- Le simple fait d’adresser la parole à n’importe qui dans l’espace public est en train de disparaître, avec de graves conséquences pour les individus comme pour la société dans son ensemble
- Les smartphones, le télétravail, les bornes de commande à écran tactile, la disparition des troisièmes lieux (third spaces) et d’autres facteurs combinés réduisent les conversations en face à face
- Des neuroscientifiques alertent sur le fait que la génération Z est la première de l’histoire à obtenir de moins bons résultats aux mesures des capacités cognitives que les générations précédentes
- Les banalités du quotidien (
small talk) peuvent sembler insignifiantes, mais leur absence pourrait transformer en profondeur l’humanité partagée des communautés humaines
Expériences de conversation avec des inconnus au quotidien
- Dans un wagon de train relativement vide, une femme d’une soixantaine-dizaine d’années s’approche et demande : "Puis-je m’asseoir ici, ou préférez-vous réfléchir seul·e ?", ce qui lance la conversation
- Cette femme avait passé une journée difficile, et cet échange de 50 minutes a surtout consisté en une écoute attentive
- Elle semblait sans doute rentrer dans une maison vide et voulait probablement mettre sa journée en mots à voix haute
- Le soir même, au restaurant, une brève conversation sur la cuisine coréenne et la ville d’origine a lieu avec un serveur originaire de Séoul
- Le fils de 15 ans demande : "On peut vraiment parler comme ça aux gens ?"
- Une question sur la manière de juger les limites dans une conversation avec un inconnu
- Il existe une sorte de code implicite (
unwritten code) que l’on apprend naturellement avec l’âge
La disparition des conversations ordinaires
- Les conversations spontanées dans les lieux publics disparaissent
- Beaucoup renoncent à essayer tout court, ne sachant pas si l’autre écoutera ou voudra parler
- Et renoncent en même temps à la confiance en soi nécessaire pour lancer une nouvelle conversation, encaisser un refus et dissiper un malentendu
- Dans les pubs, restaurants, magasins, files d’attente et transports en commun, les interactions ordinaires ont nettement diminué
- Lors des recherches pour le livre "How to Own the Room", publié en 2018, un constat s’est imposé : l’angoisse la plus profonde des gens n’est pas de parler en public, mais bien d’adresser la parole à n’importe qui dans l’espace public
Les multiples causes de la disparition des conversations
- Les casques haut de gamme qui signalent qu’on ne veut pas être dérangé, les smartphones et les réseaux sociaux dans leur ensemble, l’essor du télétravail, et la généralisation des écrans tactiles dans la restauration rapide qui minimisent les contacts humains
- La disparition des troisièmes lieux (third spaces) et l’impact de la pandémie
- Le principal mécanisme est le "renforcement des normes sociales" (
social norm reinforcement) : si personne ne parle, alors moi non plus
- Dans une salle d’attente où personne ne discute, lancer une conversation légère ne paraît plus du tout léger
- À l’échelle individuelle, sont aussi évoqués la neurodiversité, l’introversion, l’inconfort face au contact visuel et une aversion extrême pour les banalités (surtout parler de la météo)
- Il y a six ans, pendant les confinements, engager la conversation pouvait sembler impoli et dangereux, mais aujourd’hui encore beaucoup se comportent comme si la règle des 2 mètres de distance était toujours en vigueur
- Le "bouclier technologique" (
tech shield) ou l’"usage fantôme du téléphone" (phantom phone use) — faire semblant d’utiliser son téléphone sans en avoir besoin — se sont généralisés
La perte d’une capacité humaine fondamentale
- Le phénomène va plus loin que l’anxiété adolescente, les préférences personnelles ou la dépendance excessive au smartphone
- C’est la capacité humaine fondamentale à parler et à comprendre autrui qui s’abîme
- Pour le neuroscientifique cognitif Dr Jared Cooney Horvath, la génération Z est la première de l’histoire à afficher des performances cognitives inférieures à celles des générations précédentes
- Le médecin et auteur à succès Dr Rangan Chatterjee estime que nous élevons "une génération d’enfants qui manque d’estime de soi et ne sait pas converser"
- La psychologue Esther Perel appelle cela une "récession relationnelle mondiale" (
global relational recession)
- "L’important n’est pas la profondeur, mais la pratique — le renforcement progressif du muscle social"
- Elle a récemment abordé sur sa chaîne YouTube le thème "Parler à des inconnus en 2026"
Les contenus "parler à des inconnus" sur les réseaux sociaux
- Un comportement autrefois naturel est désormais regardé avec envie et curiosité comme un phénomène anthropologique rare
- Sur les réseaux sociaux apparaissent des vidéos documentant des rencontres avec des inconnus, classées sous des catégories comme "anxiété sociale", "personnalité extravertie" ou "parler à des inconnus"
- Blaguer avec tout un wagon, dire à une femme âgée qu’elle est belle : souvent des expériences personnelles très téméraires
- Les créateurs cherchent à s’améliorer ou à "devenir plus courageux", et la caméra joue le rôle de partenaire de responsabilisation
- Les interlocuteurs sont réduits à de simples tâches à cocher sur une liste
- Le problème de ces expériences : elles sont performatives et individualistes, avec une dimension de marchandisation pensée pour l’emballage numérique
- Le consentement au tournage est souvent flou
- Il s’agit d’une connexion unilatérale, à la frontière de l’exploitation ou de la manipulation
- Le tout est conçu pour la croissance personnelle, une forme de thérapie autodirigée gratuite ("ça m’a rendu plus sûr de moi") ainsi que pour les clics et le voyeurisme
- Au final, cela donne encore plus l’impression que le fait de "parler à n’importe qui" est aliénant, faux et narcissique
- On voit aussi apparaître des vidéos parodiques de second niveau, comme "A cup of tea with a stranger" du comédien Al Nash
- Sous prétexte d’"aider la solitude", on y voit quelqu’un offrir du thé à un inconnu sur un banc public, puis faire tomber la tasse dans un moment gênant
La peur surestimée, et la réalité
- Quand on engage la conversation ou qu’on répond à la tentative de quelqu’un d’autre, la peur du rejet, de l’humiliation, de l’impolitesse ou du franchissement de limites est naturelle
- Selon une étude de l’Université de Virginie, "Talking with strangers is surprisingly informative", les gens surestiment mentalement ces peurs
- Ils ont tendance à "sous-estimer à quel point ils apprécieront la conversation, à quel point ils se sentiront connectés à l’autre, et à quel point l’autre les trouvera sympathiques"
- L’essentiel est de réduire l’enjeu : ne pas en faire une montagne
- Dire "Il ne fait pas froid aujourd’hui ?" n’est pas inviter quelqu’un à une croisade pour la paix mondiale
- Face à une approche non désirée, détourner le regard ou dire clairement "Je ne peux pas parler maintenant" suffit
La conversation comme "petit geste humain"
- La psychologue Gillian Sandstrom, de l’Université du Sussex, qualifie ces tentatives de conversation de "petits gestes humanisants" (
small, humanising acts)
- Insister sur le côté "petit" est important : beaucoup se laissent submerger par le déséquilibre entre l’énormité de leur peur et la trivialité réelle de l’interaction
- Il ne faut pas surcharger de sens ces moments fugitifs
- Il faut avoir confiance en soi pour lire les signaux sociaux et comprendre sa relation à l’autre
- Tout le monde ne veut pas parler, et tout le monde ne veut pas être sollicité pour parler
- Cela peut varier selon les jours ou l’humeur ; il faut aussi se donner à soi-même une carte de sortie de la conversation
- Si l’autre ne répond pas, mieux vaut supposer qu’il n’a pas entendu ou qu’il passe une mauvaise journée
- Si la tentative de conversation de quelqu’un vous met mal à l’aise, vous n’avez aucune obligation d’être aimable ou gentil
Les résultats d’une étude de Stanford
- L’équipe du psychologue Prof Jamil Zaki, auteur de "Hope for Cynics", a affiché sur le campus des posters sur la gentillesse et la chaleur humaine
- Ce dont les étudiants avaient le plus besoin, c’était d’une permission, autrement dit d’un rappel : "essayez"
- Conclusion : "Trop souvent, nous sommes convaincus que la conversation et le lien vont nous épuiser, et qu’on ne peut pas faire confiance aux autres"
- Dans notre tête, nous imaginons les autres et nous-mêmes comme des êtres profondément décevants, alors qu’en réalité c’est rarement aussi mauvais
La valeur du small talk
- Dire dans un magasin qu’il risque de pleuvoir ne changera sans doute pas une vie, mais vu l’état du monde, même la petite possibilité d’éclairer la journée de quelqu’un a de la valeur
- Plus que la réaction de l’autre, ce qui compte est d’avoir essayé quelque chose, pris un risque et cherché à créer du lien — autrement dit, d’avoir préservé sa propre humanité
- Le
small talk ne transforme pas radicalement l’existence, mais son absence transforme en profondeur la vie humaine
- Dans un monde traversé par des divisions inutiles, le
small talk est un petit outil gratuit et extrêmement précieux pour réveiller notre humanité partagée
- Si nous renonçons délibérément à parler à des inconnus et cédons au bouclier du téléphone, les conséquences seront terribles — et nous sommes déjà tout près de cette limite
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