- L’émission canadienne des années 1980 Bits and Bytes n’était pas un programme qui disséquait en profondeur l’intérieur des ordinateurs, mais une introduction destinée à aider les gens ordinaires à comprendre et utiliser l’informatique au quotidien
- Même en visant les débutants, elle ne prenait pas les spectateurs de haut et expliquait les principes de l’informatique en laissant des modèles fondamentaux
- La scène où un jeu vidéo est chargé depuis une cassette montre intuitivement qu’une séquence de 0 et de 1 peut être interprétée comme des caractères, des images ou des instructions
- La distinction « ce n’est pas l’ordinateur qui est lent, c’est la cassette qui est lente » fournit le modèle mental nécessaire pour prévoir l’origine d’un problème et le déboguer
- Lorsqu’on explique des technologies complexes, il ne faut pas sous-estimer l’utilisateur moyen : il faut partir des modèles que les experts utilisent réellement pour prédire et déboguer, puis n’en garder que l’essentiel
Le public visé par Bits and Bytes
- Bits and Bytes était une émission centrée sur « comment utiliser » un ordinateur
- Ce n’était pas un programme destiné à encourager une carrière d’ingénieur ni à expliquer l’intégralité du fonctionnement interne d’un ordinateur
- Son public principal était constitué de personnes ordinaires voulant utiliser un ordinateur pour des tâches du quotidien, comme faire leurs impôts
- Billy Van jouait le rôle de « la personne moyenne qui ne sait rien des ordinateurs mais veut apprendre »
- Sa première réaction face à l’ordinateur montre qu’il est censé n’en avoir jamais utilisé un lui-même
- Luba Goy explique qu’un ordinateur ne fait rien tout seul et que l’utilisateur doit le programmer
- L’émission aborde aussi depuis les bases le fait qu’il faut appuyer sur « enter » et ce que cela signifie
- Le programme démarre à un niveau très élémentaire, mais sans mépriser les spectateurs ni rendre les explications floues
- Les explications sont concises et directes
- Il ne supprime pas les structures importantes en se contentant de dire « appuyez simplement sur le bouton »
Le modèle mental des données montré par la cassette
- Dans un épisode, un jeu vidéo est chargé depuis une cassette audio
- Billy demande comment de l’information, des mots, des caractères et des images peuvent se trouver sur une cassette audio plutôt que du son
- Répondre simplement « la cassette contient les données du jeu et l’ordinateur les décode » ne suffit pas pour bien comprendre le fonctionnement du système
- Cela permet d’indiquer la procédure à suivre avec les boutons, mais pas vraiment d’aider l’utilisateur à anticiper les problèmes ou à construire un modèle
- Luba fait jouer sur un lecteur de cassettes audio une cassette contenant le code machine du jeu
- La cassette se lit normalement, mais produit un bruit horrible
- Elle explique ensuite qu’une séquence d’interrupteurs « on » et « off » forme du code binaire, que l’on peut définir comme des nombres, des caractères, des commandes, etc.
- Il n’existe pas de différence intrinsèquement spéciale entre texte, image et audio : tout est stocké dans la même unité primitive, les 0 et 1
- Le sens n’est pas fixé dans les données elles-mêmes
- Il apparaît selon la manière dont on les décode
- Par exemple, la valeur 65 stockée en binaire peut être la lettre « A » dans un document texte ASCII, ou une note de musique en MIDI
Les avantages pratiques pour l’utilisateur
- Ce type d’explication donne aux utilisateurs ordinaires un modèle basique mais utile du fonctionnement de la machine
- Si l’on encode les données d’une manière que seul l’utilisateur connaît, on peut imaginer un système de chiffrement simple
- Lorsque l’ordinateur ne se comporte pas comme prévu, ce modèle aide à juger ce qui est possible
- Il augmente aussi les chances de distinguer ce qui est « facile » de ce qui est « difficile » quand on travaille avec des programmeurs
- Quand Billy demande « pourquoi l’ordinateur est-il si lent ? », Luba précise que l’ordinateur est rapide et que ce qui est lent, c’est la cassette
- Cette distinction rejoint la situation d’un utilisateur moderne face à une page web lente : est-ce un problème d’Internet, d’un vieux CPU ou du site web lui-même ?
- L’ajout par Chrome d’une fonctionnalité affichant l’utilisation mémoire de chaque onglet est également présenté positivement
- Comme le dit John Carmack, il faut avoir conscience de la consommation de ressources pour pouvoir s’en soucier
Le critère de Feynman et les bonnes explications techniques
- Dans 《The Meaning of it All》, Richard Feynman considérait comme une idée dangereuse le fait de penser que la personne moyenne est stupide
- Il exprimait sa frustration face aux explications trop simplifiées partant du principe que le grand public n’a ni la capacité ni l’intérêt de comprendre des contenus techniques
- Un bon critère pour l’écriture scientifique est que si même un expert comme Feynman ne comprend pas de quoi il est question, ce n’est pas un bon texte
- Bits and Bytes compare l’ordinateur à « beaucoup de petits Aristote qui sont allumés ou éteints »
- Cette analogie est absurde et simplifiée, mais elle transmet une vérité utile au spectateur
- Elle véhicule le modèle selon lequel les ordinateurs sont « bêtes » au sens où ils ne font que des opérations élémentaires, mais que l’on peut empiler ces couches pour construire quelque chose d’intelligent
- Plusieurs raisons expliquent pourquoi l’émission fonctionnait bien
- Elle ne rejetait pas les « questions idiotes » : lorsqu’une question était très basique, elle y répondait telle quelle
- Même une question apparemment ridicule peut révéler un contenu fondamental et profond si elle est traitée sérieusement
- Elle ne s’appuyait pas sur des explications magiques ou en boîte noire : lorsqu’il n’y avait pas le temps d’expliquer, elle disait que cela sortait du cadre ou renvoyait à un épisode ultérieur
- Des questions comme pourquoi le bouton d’alimentation est à l’arrière, ou pourquoi un ordinateur doté de 32k de mémoire semble n’en avoir que 31k, étaient également traitées comme des sujets de curiosité
Principes pour expliquer des technologies complexes
- Lorsqu’on explique une technologie complexe, il faut éviter la tentation de la simplification excessive
- S’il est difficile de choisir les détails essentiels, on peut partir du modèle mental que les experts utilisent réellement pour prédire ou déboguer un système
- Il suffit ensuite de créer une analogie capable de capturer ce modèle
- C’est le même principe que l’enseignement par pseudocode : retirer les détails inutiles et conserver le modèle central
- Aujourd’hui aussi, une personne moyenne peut comprendre des problèmes techniques complexes si elle est suffisamment motivée
- Quand on dit le contraire, c’est souvent que l’explication était mauvaise, que le niveau d’abstraction était mal choisi, ou que la personne ne voyait pas pourquoi le sujet était important pour elle
- La question de savoir jusqu’où expliquer le fonctionnement interne au grand public est un équilibre difficile
- La bonne réponse dépend toujours du contexte
- Le critère proposé est que, pour quelque chose que l’on utilise beaucoup ou dont on dépend, on devrait vouloir disposer d’un modèle de fonctionnement et de moyens élémentaires pour le vérifier
- Les voitures, la plomberie et le CVC d’une maison, ainsi que les systèmes économiques et politiques entrent dans cette catégorie
- Bits and Bytes reste un bon exemple d’émission qui ne sous-estime pas les utilisateurs ordinaires et qui montre juste ce qu’il faut de structure en coulisses
1 commentaires
Commentaires Hacker News
C’est surprenant de voir Luba Goy animer une émission sérieuse sur l’informatique.
La plupart des Canadiens la connaissent probablement comme comédienne de sketches dans Royal Canadian Air Farce.
https://youtu.be/eRDTCE7DEMY
C’est aussi ma vidéo préférée. L’expression de Morgan quand il sort la chute du sketch incarne vraiment la satisfaction absolue.
https://youtu.be/67-GeNYShbc?si=SlvGmFnZ9akGiD7M
Au Royaume-Uni, il y avait The Computer Programme [1], dont le thème musical était Computer Love de Kraftwerk. Il y avait aussi Making the Most of the Micro [2].
[1] https://youtube.com/playlist?list=PLOtimvwAoYtnCtLiLspq_Gnng...
[2] https://youtube.com/playlist?list=PLOtimvwAoYtlWZdX-MgnHrr-G...
https://youtube.com/watch?v=rbARvOyyjUI
Dans l’une des émissions en direct, pendant une démonstration de courrier électronique, le compte a été piraté ; c’est probablement le premier piratage passé à la télévision : https://www.vice.com/en/article/9ak7w5/as-seen-on-tv-when-ha...
Elle évoque fortement le générique de Bananaman ou des travaux comme Jamie and the Magic Torch de Cosgrove Hall.
J’adorais cette émission. Dix ans avant l’arrivée du Web, à une époque où l’école n’avait qu’un seul Commodore PET, j’y ai appris la différence entre un compilateur et un interpréteur.
J’en garde aussi un souvenir marquant. En 5e, j’en ai parlé en cours de sciences et je me suis fait énormément charrier. Ironie du sort, celui qui se moquait le plus de moi est devenu à la fin des années 90 le fondateur d’une entreprise Internet très prospère ; il a pris sa retraite au début de la trentaine et parcourt maintenant le monde pour apprendre aux gens à surfer. Pfff...
Pour moi, c’était l’émission canadienne des années 1990 Dotto's Data Cafe.
https://www.youtube.com/watch?v=w1wEOoCDNmg
https://www.youtube.com/@dottotech
C’était vraiment une excellente émission.
Il existait aussi une version canadienne-française de cette émission, Octo-puce.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Octo-puce
Il y a aussi une vidéo de Jim Butterfield sur le Commodore 64.
https://m.youtube.com/watch?v=J9WnHuGjZ38
J’ai un très vieux souvenir de Billy disant dans cette émission : « Traitement de texte ? On dirait traitement des aliments ! »
J’ai fouillé les archives YouTube, mais je n’ai toujours pas réussi à retrouver cette scène.
Les vidéos m’ont quand même rendu nostalgique. Un peu comme Mr. Wizard, que j’aimais à l’époque, l’émission expliquait de façon concise, accessible et presque encyclopédique ce qu’on pouvait faire avec les ordinateurs de l’époque et comment les machines fonctionnaient réellement.
Par exemple, elle décrivait le CPU comme un petit employé de classement à l’intérieur de la machine, recevant des instructions sur ce qu’il devait faire avec les nombres stockés dans un immense ensemble de classeurs numérotés, autrement dit la RAM. Les séquences intercalées entre les scènes avec Luba et Billy avaient aussi cette esthétique analogique du début des années 80, façon Sesame Street, que j’aimais beaucoup.
Quand j’étais enfant, cette émission était aussi diffusée au Brésil. Comme c’était courant à la télévision à l’époque, c’était une version doublée, et si mes souvenirs sont bons, elle passait sur la chaîne éducative de notre État.
C’était étrange de voir des ordinateurs auxquels nous n’avions pas accès. La plupart des ordinateurs au Brésil étaient des compatibles TRS, Sinclair ou Apple II ; il n’y avait encore ni PET ni PC. Pas de Xerox 820 non plus.
J’ai rencontré Luba Goy il y a longtemps dans une émission comique. Je connaissais aussi Billy Van ; quand il a déménagé de Toronto en Californie dans les années 70, il m’a confié son berger allemand, Lobo.
C’est un peu étrange de voir ces deux personnes mentionnées ensemble ici.
La plupart des gens ici connaissent sans doute déjà Computer Chronicles.
C’est disponible sur YouTube et Internet Archive, et l’un des présentateurs était le Bill Gates dont nous avions besoin, pas le Bill Gates que nous méritions.