- Aux États-Unis, le polygraph relève moins d’un appareil scientifique capable de détecter le mensonge que d’un mythe national nourri conjointement par l’autorité institutionnelle et la culture populaire
- L’appareil de John Larson en 1921 ressemblait au départ moins à un « détecteur de mensonges » qu’à un enregistreur d’émotions ; plus tard, Leonarde Keeler et d’autres ont diffusé le nom « polygraph » ainsi qu’une image commerciale de l’appareil
- Les recherches indépendantes et les évaluations des grandes institutions ont jugé la fiabilité du polygraph faible, mais ses soutiens ont continué à affirmer qu’il atteignait une précision proche de 100 %
- Le gouvernement américain et les forces de l’ordre ont surtout utilisé le polygraph comme une procédure destinée à faire pression pour obtenir des aveux ; combiné à la Reid Technique, le risque de faux aveux augmente
- La mémoire, les mémoires et le polygraph peuvent tous, plutôt que de découvrir une vérité fixe, produire un récit qui a l’air vrai par répétition des questions, stress et mise en récit
Expérience personnelle du polygraph et problème de la vérité
- Quelques semaines avant la parution de son premier livre, l’autrice de ces mémoires se rend dans un bâtiment fédéral d’El Paso pour passer un test au polygraph, dernière étape du processus de recrutement de Customs and Border Protection
- L’examinateur, « Kevin », commence à poser ses questions dans une pièce sans fenêtres, et l’autrice a dès le début le pressentiment qu’elle va échouer
- Les consignes gouvernementales recommandaient de ne pas se renseigner sur le polygraph avant l’examen, mais l’autrice avait déjà fait des recherches
- Un autre candidat rencontré dans la salle d’attente disait lui aussi ne pas s’être documenté, mais elle se souvient qu’ils mentaient tous les deux
Les origines du polygraph et le mythe créé par son nom
- En 1921, John Larson, employé du Berkeley Police Department, développe un nouvel appareil destiné aux interrogatoires
- Larson est à la fois policier et docteur en physiologie, et ses recherches s’inscrivent dans un climat scientifique qui cherchait alors à expliquer le crime par la biologie
- Après avoir lu un texte sur la détection de la tromperie par la pression artérielle, il veut construire une machine plus objective
- L’appareil de Larson est davantage une combinaison de dispositifs existants, et il ne l’appelle pas détecteur de mensonges
- Larson appelle son appareil un « emotion recorder »
- Le terme « polygraph » est utilisé par son élève et rival Leonarde Keeler pour aider à commercialiser l’appareil
- « Polygraph », formé à partir du grec, signifie « many writings », mais l’Oxford English Dictionary recense aussi des définitions antérieures à la machine
- À mesure que la police et les médias populaires s’approprient l’appareil, l’expression « lie detector » se diffuse, accompagnée de rivalités autour de son inventeur et de récits rétrospectifs de type mémoriel
- The Truth Machine: A Social History of the Lie Detector de Geoffrey C. Bunn évoque plusieurs candidats au titre d’inventeur, dont Carl Jung et Étienne-Jules Marey
Deux types de vérité qui se heurtent dans le processus de recrutement
- Après n’avoir pas obtenu de poste stable dans le monde universitaire, l’autrice postule à la Border Patrol en quête d’un meilleur salaire et d’une plus grande stabilité
- À Stanford, où elle enseignait, elle gagnait 40 000 dollars par an ; plus tard, un poste d’enseignante à Albuquerque offrait 45 000 dollars, peu d’avantages et peu de stabilité à long terme
- Le salaire de départ à la Border Patrol était presque le double de celui de Stanford, avec de meilleurs avantages
- Le processus de candidature s’étale sur trois ans
- Elle passe un examen écrit de 4 heures, un examen médical, un test physique, un entretien oral et une enquête de moralité approfondie
- Après cette enquête, elle attend plus d’un an un appel du bureau chargé du polygraph
- Lors de la planification du rendez-vous, les affirmations de l’administration selon lesquelles elle l’avait contactée, les promesses de rappel puis la notification d’un « refus du polygraph » provoquent des tensions avec l’autrice
- Cette expérience lui donne le sentiment que la vérité exigée par l’État et celle qu’elle comprend elle-même sont de nature différente
Des chiffres fabriqués dans la salle d’examen
- Kevin insiste pour fixer précisément le nombre de fois où elle a consommé des drogues par le passé, alors qu’elle ne s’en souvient pas exactement
- L’examinateur note « 6–8 times » dans son dossier, et le « c’est peut-être cela » de l’autrice se transforme, dans la procédure, en « c’était cela »
- Bien qu’elle pense que le nombre réel était bien plus élevé, elle en vient progressivement à croire au chiffre « 6 à 8 fois » au fil de l’examen
- Cette expérience devient la métaphore centrale du texte : le polygraph fonctionnerait moins comme un outil qui découvre la vérité que comme une procédure qui la produit
Mémoires, mémoire et instabilité des faits
- Le genre des mémoires occupe une position complexe entre fait et vérité
- Aux États-Unis, les exemples de mémoires falsifiés ou douteux sont nombreux, de James Frey aux autobiographies de Howard Hughes et Davy Crockett, en passant par les récits de captivité de l’époque coloniale
- L’autrice reconnaît elle-même avoir ajusté des faits, par exemple en fusionnant plusieurs personnes réelles en un personnage composite ou en modifiant l’ordre des événements
- La vocation des mémoires est moins l’exactitude ou la précision que la transmission d’une bonne histoire
- Le polygraph aussi mesure des réactions corporelles, mais il est difficile de distinguer une réaction au mensonge d’une réaction à d’autres stimuli
- Une brusque montée des courbes à l’écran peut signaler de nombreux facteurs, d’un problème cardiaque à une attirance sexuelle, et ses inventeurs ont eux-mêmes utilisé l’appareil à de telles fins
Critiques de la fiabilité scientifique
- Les organisations favorables au polygraph avancent une précision proche de 100 %, mais nombre de ces estimations reposent sur des bases fragiles ou des erreurs d’échantillonnage
- En 1939, Walter Summers souligne déjà les problèmes fondamentaux des statistiques du polygraph
- Le point central est que les mensonges non détectés ne peuvent pas entrer dans les statistiques
- Les recherches indépendantes estiment que la précision des examens au polygraph se rapproche de celle d’un pile ou face, et qu’un examinateur peut juger coupable jusqu’à la moitié des innocents
- La National Academy of Sciences, l’American Psychological Association, le Congressional Office of Technology Assessment et la Cour suprême des États-Unis considèrent le polygraph comme un outil peu fiable
- Le droit fédéral américain interdit l’usage du polygraph dans le recrutement des entreprises privées, et le type d’examen subi par l’autrice serait illégal dans la plupart des emplois aux États-Unis
Le « lie detector » amplifié par la culture populaire
- Le concept de lie detector apparaît d’abord dans la fiction, avant le polygraph réel
- Le roman policier The Yellow Circle de Charles Walk, publié en 1909, mentionne un « lie detector »
- En 1914, G. K. Chesterton tourne en dérision l’idée dans The Mistake of the Machine
- Les médias américains se passionnent pour l’idée d’une machine capable de lire la tête, le cœur ou l’âme
- Le New York Times évoque l’electric psychometer de Jung et imagine un futur où il remplacerait les procès criminels
- Le journal rapporte ensuite les expériences de psychometer menées par Edward Johnstone et Henry Goddard sur des enfants handicapés mentaux dans une institution du New Jersey
- Le polygraph s’inscrit dans un courant culturel où les progrès de la psychologie et de la technologie cinématographique brouillent la frontière entre fait et fiction
- Dans les années 1920 à 1940, il se diffuse par la publicité, le cinéma et la bande dessinée
- Il semble apparaître dans le serial muet Officer 444 en 1926
- Marston utilise le polygraph pour tester des avant-premières hollywoodiennes comme Frankenstein, ainsi que pour vendre des lames de rasoir, de l’essence et des cigarettes
- En 1941, Marston crée Wonder Woman, qui utilise le Lasso of Truth, et en moins d’un an ses comics indépendants atteignent 500 000 exemplaires
Un appareil destiné à faire pression pour obtenir des aveux
- Dans la pratique, le véritable usage du polygraph par le gouvernement américain et les forces de l’ordre relève davantage de la pression à l’aveu que de la détection du mensonge
- Les premiers polygraphs ont été présentés comme une alternative plus humaine au « third degree », l’interrogatoire violent, mais ils produisent du stress par l’attente, la contrainte, les stimuli et l’anxiété, puis présentent ce stress comme une preuve de tromperie
- Dès un cas d’examen précoce de 1921 mené par Larson, une suspecte de vols dans un dortoir pour femmes de Berkeley reconnaît la plupart des larcins et est exclue, mais les vols continuent ensuite, et Larson lui-même doute de la sincérité des aveux
- Dans l’affaire Henry Wilkens, le polygraph contribue à innocenter un suspect contre lequel existaient pourtant des preuves de culpabilité, ce qui amène certains policiers à douter de l’utilité de l’appareil
- Dans l’affaire James Frye, Marston tente de démontrer l’innocence de Frye au moyen d’un lie detector, mais le tribunal exclut ce témoignage d’expert ; ce précédent mènera à la règle Frye, qui limite la recevabilité des résultats du polygraph en justice
Reid Technique et faux aveux
- Les faux aveux peuvent être fréquents dans le contexte des interrogatoires policiers, comme l’ont montré des acquittements fondés sur des preuves ADN
- Un article du Journal of the American Academy of Psychiatry and the Law estime que beaucoup de gens croient encore au mythe psychologique de l’interrogatoire selon lequel un innocent n’avoue pas faussement en l’absence de torture ou de maladie mentale
- La Reid Technique est une procédure d’interrogatoire créée dans les années 1950 par John E. Reid
- Elle comprend une petite pièce, une chaise dure, l’intrusion dans l’espace personnel, l’affirmation répétée de la culpabilité, la minimisation des faits reprochés, les interruptions constantes et l’expression de compassion
- Certaines méthodes employées par Kevin pendant l’examen recoupent des éléments de la Reid Technique
- Darrel Parker avoue en 1955 avoir tué sa femme après une Reid Technique combinée au polygraph ; condamné à perpétuité, il est libéré 15 ans plus tard après reconnaissance du caractère forcé de ses aveux
- L’accord amiable de 2 millions de dollars dans l’affaire civile de Juan Rivera en 2012, ainsi qu’une enquête du Chicago Tribune en 2013 sur les faux aveux obtenus via le polygraph et la Reid Technique, sont également cités
- Selon Saul Kassin, la Reid Technique vise à accroître l’angoisse liée au déni, à pousser la personne interrogée au désespoir, puis à minimiser les conséquences d’un aveu afin de l’amener à parler contre ses propres intérêts
Questions, anxiété et dissociation pendant l’examen
- Kevin pose huit questions liées à la personnalité, à quatre reprises et dans un ordre différent
- Parmi celles dont elle se souvient figurent la déformation d’une consommation passée de drogues, la dissimulation d’une participation à un crime grave, les fausses déclarations dans les formulaires, les comportements malhonnêtes pour obtenir un avantage dans la vie privée, le fait de dire du mal de ses supérieurs, le fait que la lumière soit allumée et celui d’avoir bu de l’eau
- À l’exception de « la lumière est-elle allumée ? » et « avez-vous bu de l’eau aujourd’hui ? », la plupart des questions laissaient place à l’interprétation
- Kevin la reprend lorsqu’elle avale sa salive ou que sa voix se brise, et elle devient anxieuse, coincée entre l’exigence de rester immobile et celle de respirer normalement
- Pendant l’examen, elle éprouve un état de dissociation où sa perception du temps et de sa propre identité se brouille
- Jung définit la dissociation comme la perte d’une identité fixe et cohérente, et des recherches estiment qu’elle peut être déclenchée par le stress, un traumatisme, des drogues ou même sans raison particulière
Le paradoxe d’une dissociation devenue « contre-mesure »
- Gertrude Stein raconte, dans son texte de 1894 « In the Psychological Laboratory », l’expérience vécue à Harvard lorsqu’elle était étudiante, reliée à un appareil corporel intégral de type polygraph dans le laboratoire de Hugo Münsterberg
- Sa description, où elle a l’impression de ne pouvoir échapper à l’enregistrement de la machine et de voir autour d’elle des personnes semblables à des démons moqueurs, peut se lire comme une expérience proche de la dissociation
- La littérature sur le polygraph traite elle aussi de la dissociation
- En 1996, Donald J. Krapohl publie dans Polygraph, la revue de l’American Polygraph Association, un article classant les contre-mesures
- Il range les mouvements dans les contre-mesures physiques, et l’imagerie mentale, l’hypnose, le biofeedback, les placebos, la personnalité et la dissociation parmi les contre-mesures mentales
- Le problème est qu’il est difficile de distinguer une dissociation volontaire, utilisée comme contre-mesure, d’une réaction inconsciente au stress produit par le polygraph
- Le polygraph crée du stress ; si ce stress provoque une dissociation, la personne examinée peut échouer au motif qu’elle aurait cherché à tromper l’examen
Notification d’échec et exigence d’aveu
- Après l’examen, Kevin dit que l’autrice a montré de la tromperie soit sur la question des drogues, soit sur celle des fausses déclarations dans les formulaires, sans pouvoir préciser clairement laquelle
- Il affirme qu’elle a étudié des tactiques pour battre le polygraph et traite le fait d’avaler sa salive comme un indice de tromperie
- Kevin la pousse ensuite à reconnaître des mensonges concernant sa consommation de drogues, sa scolarité, sa GPA, son master et d’autres sujets
- L’autrice ne comprend pas pourquoi la conversation continue alors qu’elle a déjà été déclarée en échec, et elle a l’impression que toute la procédure vise à obtenir des aveux
- Quand Kevin lui demande si elle cache quelque chose au sujet du meurtre de sa mère, elle retrouve soudain une conscience nette de la situation et décide de ne plus rien dire
- De retour chez elle, elle découvre sur un forum en ligne que l’autre candidate rencontrée dans la salle d’attente a elle aussi échoué d’une manière similaire
La mémoire n’est pas une archive fixe
- Après la parution du livre, lorsqu’on lui pose des questions sur la vérité, l’autrice répond qu’elle a vérifié les archives historiques quand c’était possible, mais que l’essentiel du livre repose sur la mémoire
- La mémoire ressemble moins à un réservoir de vérité qu’à quelque chose d’instable, sans cesse réécrit
- En 1885, Hermann Ebbinghaus propose, à partir d’expériences sur lui-même, la courbe de l’oubli, selon laquelle plus de la moitié des informations sont oubliées en quelques jours
- Des recherches récentes estiment que la mémoire autobiographique est imprécise, vulnérable à la suggestion et souvent fausse
- La dépression, le traumatisme et les atteintes physiques ou psychologiques peuvent affaiblir la mémoire autobiographique
- Les hormones du stress, le cortisol et l’adrénaline, peuvent aider au stockage des souvenirs, mais nuire à la reconsolidation lors du réenregistrement d’un souvenir rappelé
Les vérités produites par le polygraph et les mémoires
- À force d’écrire et de réécrire ses mémoires, le souvenir lui-même peut être remplacé par des phrases et des scènes
- L’autrice dit avoir rappelé et réécrit pendant cinq ans ses souvenirs de sa mère, au point que les souvenirs d’origine ont laissé place aux pages et aux phrases du livre
- Le polygraph agit lui aussi en rappelant de manière répétée les souvenirs sous stress, puis en les réécrivant
- Après l’examen, bien qu’elle sache rationnellement que ce n’est pas exact, l’autrice en vient à croire qu’elle a consommé des drogues « 6 à 8 fois » avant le test
- La conclusion est que le polygraph non seulement ne détecte pas le mensonge, mais peut aussi fabriquer du faux
Échelle américaine et mythe collectif
- Aux États-Unis, plus de 2 millions d’examens au polygraph sont pratiqués chaque année, pour une industrie décrite comme pesant 2 milliards de dollars
- Aucun autre pays n’utilise le polygraph aussi largement que les États-Unis, et la plupart ne l’utilisent pas du tout
- Le lie detector est présenté comme un mythe né dans la science-fiction avant de migrer dans le domaine du fait
- L’apparition du polygraph en 1921 coïncide avec une époque où l’électricité, le téléphone, l’automobile, l’avion, le cinéma, la psychologie et le modernisme transformaient le sens du réel
- Les smartphones actuels, Facebook, Internet, la réalité post-COVID-19, la défiance envers les médias et les théories du complot en ligne sont mis en parallèle avec la confusion technologique de la naissance du polygraph
- À l’époque où les algorithmes délivrent à chacun une réalité personnalisée sur ses appareils, tout le monde crie sa propre histoire et se justifie en regardant l’écran de sa propre « machine à vérité »
Taux d’échec du CBP, FOIA et piratage de l’OPM
- Quelques mois après l’examen, l’autrice est déclarée inapte au recrutement, sans droit d’appel et avec interdiction de repostuler pendant au moins trois ans
- Le taux d’échec au polygraph des candidats à Customs and Border Protection s’élevait à 68,1 %, soit plus du double de celui des autres agences de law enforcement
- Le directeur du CBP de l’époque affirme que cette statistique montre que le polygraph fonctionne, et que le problème vient de la qualité des candidats
- Dans certains cas, des personnes examinées ont été interrogées sans fondement sur une infidélité conjugale ou des liens avec des cartels, et l’examen a duré plus de huit heures
- D’autres agences de law enforcement jugeaient les méthodes du CBP excessives, et le sénateur républicain d’Arizona Jeff Flake suggérait alors que les examinateurs étaient poussés à faire échouer des candidats pour justifier leur propre emploi
- L’autrice demande une copie de son rapport de polygraph, mais le CBP exige une demande au titre du Freedom of Information Act, puis multiplie retards et refus
- Une fuite de données de l’Office of Personnel Management expose à des hackers chinois les dossiers de millions d’employés fédéraux et de candidats
- L’autrice est elle aussi touchée, avec la divulgation de documents sensibles d’enquête de moralité contenant ses informations professionnelles, résidentielles, relationnelles, personnelles et financières
- Plus de dix ans après l’examen au polygraph, l’État ne lui a toujours pas envoyé de copie du rapport, et elle conclut en écrivant que « la vérité se trouve quelque part sur un disque dur chinois »
1 commentaires
Avis sur Hacker News
J’ai autrefois travaillé avec un grand sous-traitant de la DARPA. Quiconque connaît les habilitations de sécurité pour ce genre de postes sait aussi que, plus le niveau est élevé, plus on finit par devoir passer un test au détecteur de mensonges
Je ne m’intéressais pas aux habilitations, mais j’ai eu l’occasion de parler avec un vétéran aguerri du secteur, comme sorti d’un roman noir. À l’époque, je venais tout juste d’apprendre que le détecteur de mensonges était « bidon » ; quand le sujet est venu sur la table, je l’ai immédiatement formulé ainsi. Sa réponse m’a surpris, parce qu’elle montrait que dire qu’un détecteur de mensonges est « bidon », c’est un peu comme dire que le catch de la WWE est « bidon ». Bien sûr que c’est bidon, mais c’est se tromper sur le fait que ce que l’on regarde est bien une véritable performance
Il disait que le polygraphe lui-même n’est qu’un outil pour l’interrogateur, et que sa vraie valeur réside dans la personne qui utilise la machine pour faire croire à l’autre qu’elle « connaît la vérité ». Il ajoutait qu’à son époque, il avait connu d’excellents interrogateurs capables de faire sortir à peu près tout ce dont ils avaient besoin
Mon père a réellement suivi une procédure d’habilitation et, quand je lui ai demandé ce qu’il en était du détecteur de mensonges, il m’a dit avoir confié à l’interrogateur des choses qu’il n’aurait jamais dites, même à ma mère. « Bidon » ou « réel », dans ce sens-là, le détecteur de mensonges fonctionne quand même
Si ça marchait vraiment, il y aurait des données et des résultats ; spoiler : il n’y en a pas
Cela signifie que le détecteur de mensonges fonctionne de la même manière, et dans la même mesure, qu’une méthode de la Rome antique. On plaçait un âne dans une tente où la lumière était bloquée, puis on demandait à la personne testée de tenir la queue de l’âne tout en prononçant la déclaration à vérifier. On lui disait que si l’âne braillait, on saurait avec certitude qu’elle mentait
Mais le vrai test consistait à enduire la queue de l’âne de suie. Si la personne ressortait de la tente avec les mains propres, cela signifiait qu’elle n’avait pas tenu la queue, et on en concluait donc qu’elle n’était pas sincère
Et le passage « Bien sûr que c’est bidon, mais c’est se tromper sur le fait que ce que l’on regarde est bien une véritable performance » n’est pas non plus le cœur de sa valeur. Sa vraie valeur, c’est que le détecteur de mensonges est un moyen de contourner le droit du travail. On ne peut pas utiliser un détecteur de mensonges sur un employé ordinaire pour le licencier, et il serait difficile de le licencier pour beaucoup des sujets abordés pendant l’entretien de test, mais on peut révoquer son habilitation de sécurité puis le licencier au motif qu’il « n’a pas d’habilitation »
Si la personne a déjà cette tendance, une explosion de colère peut très bien n’avoir aucune raison. Mais quand on la pousse à s’expliquer, le cerveau fait ce qu’il fait toujours : il explique les émotions après coup. Surtout si on lui promet que cela réduira le stress
À l’inverse, il existe aussi des cas où une lésion cérébrale fait que le sujet continue à tenir des propos incohérents : https://www.youtube.com/watch?v=_c_lmx4LdNw
Cela dit, le vaudou n’a pas de revue universitaire, alors que la détection du mensonge en a au moins une
Le passage « Mais la machine reste utile pour obtenir des aveux. [...] Malgré l’accumulation de preuves, notamment des centaines d’innocentements fondés sur des preuves ADN, la plupart des gens ne croient pas aux faux aveux » relève peut-être d’une croyance erronée encore plus grande et plus néfaste
Le passage « D’abord, l’examinateur vous fait douter de votre propre mémoire, ou vous la fait oublier. Ensuite, sous stress, il vous pousse à la rappeler sans cesse, ce qui réécrit littéralement le souvenir » se produit aussi, dans une certaine mesure, naturellement. Donc si l’interrogateur veut vraiment de l’exactitude, il ne devrait pas faire rappeler inutilement le souvenir à répétition
En gros, vous allez voir un « thérapeute », il vous fait des séances d’hypnose ou d’entretien avec quantité de questions très orientées, et vous en ressortez convaincu que votre famille ou une secte satanique vous a maltraité dans votre enfance. Dans certains cas, on peut même vous amener à croire que vous avez été enlevé par des extraterrestres. Les personnes qui mènent ces entretiens peuvent ne pas se rendre compte qu’elles font quelque chose de mal. Pour elles, des questions orientées comme « Voyez-vous quelqu’un d’autre dans la pièce ? Regardez de plus près, êtes-vous sûr ? » peuvent être un moyen d’atteindre la vérité
Charlatanerie ou non, le détecteur de mensonges m’a sauvé le cœur. Bon, c’est un peu exagéré
Après des heures passées à me mesurer et à me piquer de façon inconfortable, l’interrogateur est entré dans la pièce et m’a conseillé d’aller à l’hôpital, car cela ressemblait à une arythmie cardiaque. J’y suis allé peu après, et il avait raison. On a toutefois jugé que ce n’était pas grave
Je suis vraiment curieux : passez-vous une visite médicale chaque année ? Votre médecin traitant vous fait-il un électrocardiogramme ? C’est comme ça que ce genre de chose devrait être détecté
En réalité, les inventeurs de la machine l’ont utilisée pour détecter les deux. Larson a épousé l’une des premières personnes qu’il avait testées, et Keeler a découvert une anomalie cardiaque en essayant la machine sur lui-même
Première phrase de Wikipédia :
« Un polygraphe, souvent appelé à tort détecteur de mensonges, est un dispositif ou une procédure pseudo-scientifique qui mesure et enregistre plusieurs indicateurs physiologiques, comme la pression artérielle, le pouls, la respiration et la conductivité cutanée, pendant qu’une personne répond à une série de questions »
Il y a longtemps, à dix-neuf ans, j’ai dû passer un test au détecteur de mensonges pour garder mon emploi. On racontait que quelqu’un volait des articles dans le magasin et les faisait sortir par la porte de derrière, et on nous a dit que tout le monde devait passer le test.
Évidemment, nous en avons parlé entre collègues, et comme nous étions tous innocents, nous avons convenu de le passer. Un type disait que tout ce qu’ils cherchaient à faire, c’était voir qui craquerait sous la pression du test. Je suis plutôt du genre nerveux, alors je craignais qu’on interprète mal mon attitude. J’en ai parlé à ma sœur, qui m’a conseillé d’essayer de contrôler ma respiration autant que possible pendant le test.
Mon problème n’était pas d’être coupable, mais qu’ils puissent me croire coupable. Nous avons tous réussi le test et sommes retournés travailler ; plus tard, il s’est avéré que le voleur faisait partie d’une autre équipe. Ou alors était-ce simplement quelqu’un qui était nerveux ?
Je corrige parce qu’il m’a fallu quelques minutes pour comprendre. Domineer est un mot peu courant, donc au début j’ai cru que mon vocabulaire était insuffisant, mais je n’ai pas réussi à lui trouver un sens adapté à ce contexte.
J’ai passé un test au détecteur de mensonges à ce sujet, de mon plein gré et à mes frais. Sur l’une des questions de contrôle, je réagissais sans cesse d’une manière que l’examinateur qualifiait d’« indice de mensonge ». Pourtant, je disais clairement la vérité. Peu importe la façon dont il reformulait la question, j’échouais sur celle-là.
Heureusement, ce n’était pas une question centrale. Il a remplacé cette question de contrôle par une autre et m’a déclaré véridique. J’ai montré le résultat au responsable, tout en démissionnant.
Cette expérience m’a rendu très intéressé par les tests au détecteur de mensonges, et je me suis pris de passion, en amateur, pour tout le domaine et l’histoire de la détection du mensonge.
J’en suis venu à comprendre que, dans l’état actuel des choses, ce n’est pas réellement possible. Ce qui est utilisé à la place, c’est une ruse psychologique qui repose largement sur le fait que la personne testée croit que toute la procédure est légitime et valable.
Dans tous les cas, c’était de la foutaise totale, et cela montre surtout à quel point les conditions de travail ont été mauvaises au cours des dernières décennies.
Aucune discussion sur les détecteurs de mensonges n’est complète sans la scène de The Simpsons où Moe passe au détecteur de mensonges.
Eddie : C’est exact. Très bien, monsieur, vous pouvez y aller.
Moe : Parfait, j’ai un rendez-vous torride ce soir. [bip]
Un rendez-vous. [bip]
Dîner avec des amis. [bip]
Dîner seul. [bip]
Regarder la télé tout seul. [bip]
D’accord ! Je vais rester chez moi à mater les filles du catalogue Victoria's Secret. [bip]
[faiblement] Le catalogue Sears. [ding]
[en colère] Maintenant, vous pouvez me détacher ? Je ne mérite pas d’être traité aussi minablement ! [bip]
L’article en parle aussi, mais à mes yeux, l’aspect le plus odieux du détecteur de mensonges est que si l’on refuse le test, on est présumé coupable. Bien sûr, c’est voulu. Comme l’auteur le dit très justement, le but n’est pas de détecter les mensonges, mais de servir d’outil de coercition.
Il y a eu un gros braquage là où je travaillais, et heureusement je n’étais pas suspect, mais le FBI est venu faire passer des polygraphes aux personnes susceptibles d’avoir commis le crime. Quand j’ai demandé ce qui se passerait si quelqu’un refusait, la réponse revenait en gros à dire : « personne ne refusera ».
Au final, le coupable était quelqu’un qui ne travaillait même pas là. D’après ce que j’ai vu, ce test avait clairement un objectif d’intimidation.
C’est dans le même esprit que la blague « Comment faire pour que le NYPD attrape un lapin ? »
Vous leur demandez, et une semaine plus tard ils ramènent un ours passé à tabac, qui crie : « D’accord, je suis le lapin ! Je suis le lapin !! »
Malheureusement, ce n’est pas un problème propre aux États-Unis. Les tribunaux sont très sensibles à l’autorité et au prestige, et j’ai constaté moi-même que la meilleure façon de faire pencher une affaire en sa faveur est de préparer une pile de documents d’« experts » coûteux en apparence et au ton officiel pour appuyer ses arguments.
Les juges, comme les autres hauts responsables de décision, craignent par-dessus tout qu’il soit publiquement démontré qu’ils se sont trompés. Ils choisissent donc toujours l’option sûre qui leur permet de partager la responsabilité de la décision avec des « experts ».
Quand je regardais Dexter, l’analyse des traces de sang me semblait complètement absurde. Je me disais qu’il était impossible qu’elle soit réellement utilisée aux États-Unis telle qu’elle y est représentée.
Mais les détecteurs de mensonges existent vraiment ? Qu’est-ce qui, parmi les autres clichés de films que je prenais pour des clichés, n’en est pas un ?
Les soi-disant experts de ces domaines témoignent au procès et touchent des sommes assez importantes. Il est dans leur intérêt de continuer à être payés, donc l’escroquerie se poursuit. Et sans argent, il est impossible de monter une défense capable de démolir la crédibilité de leur témoignage d’expert.
https://www.theguardian.com/us-news/2022/apr/28/forensics-bi...