1 points par flowkater 4 시간 전 | 1 commentaires | Partager sur WhatsApp
  • Un développeur qui se considère comme l’un des grands bénéficiaires de l’ère de l’IA raconte, après plus d’un an à travailler uniquement avec l’IA, le malaise qu’il ressent, à travers la métaphore du « sophon » du roman 《Le Problème à trois corps》
  • Thèse centrale : bien avant de prendre les emplois, l’IA prend discrètement d’abord « ce qui disparaît avant les emplois », comme l’immersion, le sentiment de possession et l’échelle de progression
  • Ce n’est ni un texte pro-IA ni anti-IA, mais une expérience de pensée : « et si une commodité infinie nous immobilisait lentement ? »

0. Prologue — la métaphore du « sophon »

  • Dans 《Le Problème à trois corps》, les Trisolariens reçoivent les coordonnées de la Terre envoyées par Ye Wenjie et lancent leur flotte. Il leur faut environ 450 ans pour arriver.
  • Ce qui arrive avant eux, c’est le « sophon ». Ordinateur superintelligent replié à la taille d’un proton, le sophon ① surveille les conversations, documents et expériences de l’humanité, et ② perturbe les accélérateurs de particules pour bloquer la science fondamentale.
  • Après les sophons, l’humanité continue de développer des villes, des apps et des ordinateurs, mais la science la plus fondamentale s’arrête. L’idée selon laquelle « avant même que l’ennemi vienne nous tuer, il commence par bloquer le chemin qui nous permettrait de devenir plus intelligents » m’a marqué.
  • Je compare ce sophon à l’IA que nous aimons, en particulier aux grands LLM.
    • Mais il ne s’agit pas d’une équivalence dans l’univers du roman. L’IA moderne peut aussi faire progresser la science. Le point commun est la question : « l’IA n’est-elle pas en train de retirer quelque chose à l’humanité avant le reste ? »
  • Je me méfie des positions inconditionnelles pour ou contre l’IA.
    • Lorsqu’on a fait croire à des gens que les 〈Nymphéas〉 de Monet étaient une image générée par IA, ils les ont critiqués, alors qu’il s’agissait bien d’un vrai Monet ; à l’inverse, Boris Eldagsen a refusé un prix de photographie remporté avec une image IA.
    • Des recherches en psychologie indiquent aussi que le simple fait d’apposer l’étiquette « IA » conduit à juger plus sévèrement une même image. Je reconnais avoir moi aussi ce biais.

1. Je soutiens ardemment l’IA

  • Je commence par le dire clairement : je suis l’un des grands bénéficiaires de l’ère de l’IA.
    • L’IA a été l’une des grandes raisons de mon départ de l’entreprise en avril 2025, et j’ai utilisé activement Cursor → Claude Code → Codex.
    • Ma carrière était backend, mais aujourd’hui je lance seul des apps iOS et je fais aussi de l’analyse de données, du design et du marketing. « Il n’y a jamais eu meilleure époque pour entreprendre quelque chose seul. »
    • En revanche, pour mes articles de blog, je n’utilise l’IA que pour la relecture, les retours et la recherche documentaire ; je les écris moi-même.
    • Je maintiens aussi ma position précédente : si les effets de l’IA semblent limités dans les organisations, le problème tient moins à la technologie qu’à l’organisation et aux modes de travail.
  • Pourtant, après plus d’un an à travailler uniquement avec l’IA, je perçois un signal du type : « ça ne devrait pas se passer comme ça ». Je veux continuer à en profiter, mais de manière saine.
  • Face à ce signal, les gens se divisent en trois groupes.
    • Le groupe de la frontière IA : il ignore l’inquiétude en disant : « on n’est plus codeur, on est orchestrateur ; l’important, c’est le Taste ».
    • Les désespérés : ils s’effondrent en disant : « les développeurs ne servent plus à rien ».
    • Le groupe qui donne la priorité à la valeur humaine : il dit qu’il faut écrire, lire des livres et, si nécessaire, limiter l’IA pour développer ses compétences.
  • Le troisième groupe se tait, de peur de passer pour des « vieux cons ». Résultat : sur Internet, on voit surtout la certitude du groupe ① et le désespoir du groupe ②.
  • Quand un junior dit : « à force d’utiliser seulement l’IA, je ne progresse pas », les gens de la frontière répondent : « demande à l’IA ». Je pointe ce manque d’empathie.
  • Question centrale : « Moi qui travaille à travers l’IA, et vous aussi, sommes-nous heureux aujourd’hui ? Notre vie s’est-elle vraiment améliorée ? »

2. Une machine qui élimine le faux travail

  • Dans 《Condition de l’homme moderne》, Arendt distingue trois types d’activité humaine.
    • Le travail (labor) : la répétition nécessaire au maintien de la vie. Trier des e-mails, résumer des documents, coder de manière répétitive, faire de la comptabilité. C’est le domaine que l’IA promet d’éliminer en premier.
    • L’œuvre (work) : la fabrication de quelque chose de durable. Écrire, programmer, concevoir, faire de la recherche en font partie. Si le vibe coding a été si choquant, c’est parce qu’il a commencé à remplacer jusqu’à l’œuvre, que l’on croyait proprement humaine.
    • L’action (action) : la parole, la promesse, l’excuse, la persuasion, par lesquelles on commence quelque chose de nouveau devant les autres. Pour Arendt, c’est la raison la plus profonde pour laquelle l’humain est humain.
  • L’action non plus n’est pas une zone sûre. L’IA est beaucoup mobilisée pour les actes que les humains repoussent le plus : lettres d’excuses, discours, lettres de motivation, lettres d’amour. Je considère qu’« à l’instant où on le fait faire à sa place, ce n’est plus une action ».
  • Mais l’IA élimine-t-elle au moins proprement le travail ? Pas vraiment.
    • Comme le disent 《Faux travail》 et les « bullshit jobs », les gens cherchent à paraître occupés même avec des tâches sans signification.
    • Autrefois, même un rapport inutile était freiné par le temps et la souffrance humains ; désormais, comptes rendus de réunion, rapports, OKR et premières ébauches de stratégie se produisent presque gratuitement. Quand le coût du document tombe à zéro, la demande de documents augmente au contraire.
  • Les slides et dashboards produits par l’IA sont si convaincants que le faux travail n’a même plus l’air bancal.
  • Ce dont je veux vraiment parler, c’est du « vrai travail ». Même dans la répétition naissent un rythme, une sensation corporelle, de minuscules jugements.
    • Les mauvaises frictions peuvent être supprimées : validations inutiles, outils lents, rapports en double, etc.
    • Mais les bonnes frictions ne doivent pas disparaître : le temps passé à comprendre un problème, les essais et erreurs faits à la main, les moments où la matière résiste à l’intention.
    • La plupart des produits IA ne distinguent pas les deux et vendent simplement du « frictionless ».
  • Pendant 15 ans, j’ai dessiné à la main des modèles économiques et des architectures. L’IA transforme cela en diagrammes propres, ce qui réduit le temps de croquis ; mais contrairement aux idées dessinées à la main, les plans produits par l’IA ne me laissaient plus aucun détail en tête une semaine plus tard.
  • Une étude du MIT Media Lab sur la « dette cognitive » dit aussi que le groupe ayant utilisé un LLM ne parvenait pas à citer correctement ses propres phrases. Cela signifie que, même si la qualité du résultat est bonne, il ne reste pas comme quelque chose qui est « à moi ».
  • Lorsque la quantité de travail devient écrasante, on finit par abandonner les croquis fastidieux. On produit dix fois plus de livrables qu’avant, mais aucun d’eux ne nous appartient vraiment.

3. La disparition du travail est-elle vraiment une bonne chose ?

  • À l’objection selon laquelle « la libération du travail est un vieux rêve de l’humanité », je réponds par une question : ce qui disparaît est-il vraiment seulement le travail ?
  • Dans la culture de longévité d’Okinawa, on dit que l’« ikigai », c’est-à-dire une raison de se lever le matin, importe davantage que la « retraite ». La causalité est beaucoup critiquée, mais on peut admettre qu’une personne qui arrête de son plein gré et remplit ses journées de sens s’en sort bien.
    • La variable essentielle n’est pas le travail lui-même, mais le but.
  • La psychologue Marie Jahoda disait que le travail ne donne pas seulement de l’argent. Il donne ① une structure temporelle ② des contacts sociaux ③ un but ④ une identité ⑤ une activité. Le salaire n’est que l’élément le plus visible à l’extérieur.
  • En termes arendtiens, le travail était un système qui nous livrait chaque jour une scène où recommencer. Si on retire le travail, on ne perd pas seulement un salaire, mais un lieu où recommencer.
  • J’introduis l’expérience de pensée des 10 milliards. Quand tout ce que l’on désirait est satisfait, on finit par s’adapter à cet état. Les études sur les gagnants du loto montrent aussi qu’un gros gain ne garantit pas un bonheur permanent.
    • Cela dit, de grandes études ultérieures ont aussi montré que l’argent continue d’augmenter le bonheur. L’argent compte. Mais il existe une case que l’argent ne remplit pas.
  • Les 10 milliards ne remplissent qu’une seule des six cases de Jahoda : l’« argent ». Le temps, le lien, l’utilité, l’identité et l’activité ne s’achètent pas immédiatement. Une libération totale du travail peut aussi vider le récipient qui contenait ces cinq cases.
  • « Ce dont nous voulons nous libérer, c’est du travail dénué de sens, pas du travail lui-même. Ce qu’il ne faut surtout pas nous laisser enlever, ce n’est pas le lundi, mais la raison de nous lever le lundi matin. »
  • Dans la réalité, l’IA n’a pas encore pris 100 % du travail, les tâches pénibles que l’IA ne sait pas faire ont augmenté, et le marché de l’emploi est mauvais. On ne sait pas encore si, après cette transition, viendra une véritable liberté du travail.

4. L’être humain qui ne s’immerge pas devient malheureux

  • La réponse à la « raison de se lever le matin », c’est le flow.
  • Mihaly Csikszentmihalyi décrivait le flow comme une expérience optimale dans laquelle on est profondément plongé dans une activité au point que la perception du temps change. Le flow apparaît quand la difficulté est appropriée, avec des retours et des objectifs clairs.
  • Dans le film 〈F1〉, Sonny Hayes fait de la course non pour gagner, mais pour le « flying », c’est-à-dire la sensation d’être vivant. J’y vois une métaphore du flow.
  • En tant que développeur, j’ai souvent connu le flow dans le processus qui va du croquis d’architecture à l’implémentation du code. Mais en travaillant comme CTO et manager, j’ai perdu ces moments ; si j’ai quitté l’entreprise pour construire seul, c’était aussi pour retrouver le flow.
  • Ironie du sort : quand je suis revenu au rôle de codeur, le coding n’était déjà plus vraiment une activité faite à la main par des humains. Après Claude Code, s’accrocher directement au code est devenu un choix à rebours de la productivité ; en somme, je suis revenu à un travail de manager.
  • J’avais la capacité de bien diriger des agents IA, mais dans un travail où il fallait produire des résultats, l’immersion et le plaisir du processus intermédiaire ont disparu.
  • Je ne veux pas dire qu’il faut écrire soi-même tout le code. Sans IA, il m’aurait été impossible de construire seul un produit full-stack, et il y a beaucoup de moments où le résultat compte plus que le plaisir du processus. Je dis seulement qu’il est devenu plus difficile de trouver le flow.
  • Ce n’est pas seulement un problème de code. L’IA donne les réponses trop vite. Une bonne réponse reçue dans le vide arrive avant que l’on ait compris le problème ; elle ne peut donc pas devenir nôtre.
  • Autrefois, j’achetais avec de l’argent le ménage, les tâches domestiques et les corvées ; aujourd’hui, j’ai compris qu’on peut aussi trouver du flow dans le ménage, la lessive, la vaisselle, la marche ou la déclaration fiscale. L’argent était finalement le coût d’un temps que l’on peut employer pleinement, en immersion.
  • Conclusion : bien avant de prendre les emplois, ce que l’IA prend déjà discrètement, ce sont les « occasions de flow ». Je ne sais pas encore comment les récupérer, mais en écrivant ce texte à la main, je ressens pour la première fois depuis longtemps un peu de flow.

5. La privation des occasions de progresser (du problème individuel au problème générationnel et structurel)

  • Le problème dépasse la perte individuelle de flow : il s’étend aux générations et aux structures.
  • Quand un junior demande : « à force d’utiliser seulement l’IA, je ne progresse pas », répondre « demande à l’IA » est frustrant. Savoir quoi demander est déjà une compétence.
  • Je repense à mes années de junior. Même en lisant des livres, je ne comprenais pas ; je ne connaissais pas non plus la logique du code que je copiais-collais. Ce n’est qu’après la chute d’un serveur que j’ai compris le problème d’une requête SQL, et ce n’est qu’une fois arrivé au point de ne plus pouvoir corriger que j’ai étudié l’architecture.
  • La progression est venue surtout du tâtonnement. Un bug d’une demi-journée, lire le code des autres, écrire des documents que personne ne lira, implémenter un écran pendant plusieurs jours. Pour l’entreprise, c’était inefficace, mais c’est là que naissait le sens pratique.
  • Le problème est que ce que l’IA débarrasse en premier, ce sont justement ces marches basses. Petits bugs, tests, boilerplate, fonctionnalités simples : c’étaient les endroits où les juniors apprenaient, mais Claude est désormais moins cher et plus rapide.
  • Personne n’agit par malveillance. Moi-même, je fais chaque jour ce choix rationnel. Mais quand ces choix s’accumulent, l’espace où se formeront les seniors de la génération suivante disparaît.
  • D’après une analyse de chercheurs de Stanford sur les données de salaires aux États-Unis, l’emploi en début de carrière a reculé dans les métiers fortement exposés à l’IA, et les développeurs logiciels ont baissé de près de 20 % par rapport au pic. En revanche, les profils expérimentés se maintiennent, voire augmentent.
    • Cela dit, on ne peut pas attribuer cela avec certitude à l’IA. Les taux d’intérêt et la conjoncture ont aussi joué, et certains objectent que le même signal n’apparaît pas dans d’autres pays. J’admets aussi que le titre peut être excessif.
  • Malgré tout, le mécanisme est clair. Ce que l’IA imite bien, c’est le savoir appris dans les documents et les livres ; or c’est presque tout ce qu’un junior peut apporter au marché. C’est donc précisément à l’« entrée » que la substitution commence.
  • Je reconnais aussi ma propre contradiction. Moi qui considérais autrefois les candidats full-stack comme manquant de profondeur, je fais désormais du full-stack seul avec l’IA. J’ai donc moins de légitimité à recommander aux juniors de tâtonner.
  • Autrefois, le mentorat consistait à retenir son envie de donner la bonne réponse. Mais aujourd’hui, même si je me retiens, Claude donne la réponse à côté. L’occasion même de se perdre disparaît.
  • La question finale est la suivante. Tout le monde doit avoir de l’ownership, mais tout le monde ne peut pas être owner. « Si le junior que j’étais avait dû affronter l’époque actuelle, aurais-je vraiment pu progresser ? Non, je pense que je n’y serais pas parvenu. »

6. Épilogue — le colmateur, et les questions qui restent

  • Le problème ne concerne pas seulement les juniors. À l’époque de la recherche, on se perdait, et la carte restait dans la tête ; l’IA résume cette errance en une phrase. La réponse est plus exacte, mais je ne me suis jamais perdu. « La fluidité efface l’hésitation. »
  • Je propose l’expérience de pensée suivante : « si, demain matin, tous les GPU du monde s’arrêtaient ». Le lendemain, que pourraient faire les étudiants, les salariés, et moi-même ? Je dis que je ne suis même pas sûr de pouvoir relire mon propre code sans IA.
  • Il existe aussi des précédents de déqualification due à l’automatisation.
    • Dans l’aviation, le pilote automatique a rendu le secteur plus sûr, mais on maintient l’entraînement au pilotage manuel pour préserver les sensations de vol à la main.
    • Les chauffeurs de taxi londoniens entraînent leur mémoire spatiale avec l’examen qui les oblige à mémoriser les rues. À l’inverse, la dépendance au GPS peut émousser ce sens.
  • Même les GPU que nous utilisons ne nous appartiennent pas. Le titre d’« orchestrateur » n’existe que grâce aux datacenters des Big Tech.
  • « La vraie peur n’est peut-être pas que l’IA devienne trop forte, mais que nous nous découvrions trop faibles le jour où l’IA disparaîtra. »
  • Dans 《Le Problème à trois corps》, la dernière arme de l’humanité est le « colmateur ». Les sophons peuvent tout voir, sauf l’intérieur de la tête humaine. L’humanité désigne donc des personnes qui feront tourner des plans uniquement dans leur esprit.
  • Je définis ainsi le colmateur de l’ère de l’IA : non pas quelqu’un qui n’utilise pas l’IA, mais quelqu’un qui a gardé au moins une pièce de pensée où l’IA ne peut pas entrer.
  • Les garde-fous que je me suis fixés sont au nombre de trois.
    • Un. Faire à la main le premier croquis de mes idées.
    • Deux. Chaque semaine, terminer au moins une chose sans IA, aussi petite soit-elle.
    • Trois. Lire, et relire.
    • On peut recevoir l’aide de l’IA pour mettre en place ces garde-fous. Une cohabitation avec l’ennemi peut aussi devenir une manière de nous protéger.
  • À la première question, « le sophon n’est-il pas déjà arrivé ? », la réponse est oui. Le sophon est déjà là. Mais notre sophon n’est pas venu avec de l’hostilité : il est venu avec la commodité. Il ne bloque rien, il fait tout pour nous, et par cette commodité, il supprime une à une les voies qui nous permettraient de comprendre plus profondément et les raisons de vivre.
  • Conclusion : le sophon (l’IA) ne tuera finalement personne. Il n’y aura ni coup de feu ni invasion. Il nous prendra seulement, une à une, les places où nous étions immergés, les raisons de nous lever le lundi matin.
  • Je termine non par une réponse, mais par une question. « Avant que la flotte n’arrive, pourrons-nous être heureux ? »

1 commentaires

 
dieafterwork 2 시간 전

Je ne suis pas heureux.