- L’attention (Attention) est, dans la société contemporaine, une ressource rare et coûteuse qui fonctionne comme un indicateur de statut social, à l’image des produits de luxe d’autrefois
- L’essence d’un bien de luxe (Luxury Good) ne réside pas dans sa qualité ou son efficacité, mais dans l’expression d’une aisance suffisante pour gaspiller du temps et des ressources au point que cela semble superflu
- Un sac Birkin, la lecture de non-fiction, l’écoute de la radio publique, l’assistance à des spectacles payants sont autant d’exemples qui montrent ses choix et sa marge de manœuvre en « gaspillant » son attention
- En portant notre attention non pas sur la performance immédiate ou l’efficacité, mais sur le récit, la nuance et l’expérience, nous nous envoyons à nous-mêmes le signal : « j’ai du temps »
- Ceux qui proposent ce type de « biens de luxe de l’attention » (créateurs ou médias) insistent sur un paradoxe : plus ils essaient de les rendre rapides et pratiques, plus leur valeur disparaît
La nature luxueuse de l’attention
- Le luxe (Luxury) tire fondamentalement sa valeur de sa rareté et de sa dimension ostentatoire
- Plus c’est cher et moins c’est pratique, plus cela sert de signal d’une « aisance inutile »
- L’attention suit le même mécanisme
- Dans un temps limité, ce sur quoi l’on choisit de se concentrer devient en soi un signal social
- Autrement dit, « là où l’on dépense son attention » devient une expression identitaire plus forte que l’endroit où l’on dépense son argent
L’esthétique du « gaspillage »
- À l’image de l’achat d’un sac Birkin, le fait de consacrer du temps à des activités non productives émerge comme une nouvelle forme de luxe
- Ex. : lire un livre de non-fiction jusqu’au bout, écouter une émission de radio en direct, aller dans une salle de spectacle alors qu’on pourrait l’écouter gratuitement, etc.
- Ce « gaspillage de l’attention » n’est pas une simple consommation, mais un acte déclaratif qui révèle ses valeurs
Une résistance à la société de l’optimisation
- Aujourd’hui, la plupart des contenus visent l’« efficacité du résumé » et l’immédiateté, ce qui va à l’opposé d’une attention luxueuse
- L’auteur souligne qu’à l’ère de l’efficacité, la lenteur et l’immersion sont devenues des valeurs rares
- Autrement dit, plus que le « résumé rapide », c’est la profonde immersion qui devient le symbole du luxe
Un conseil paradoxal aux créateurs
- Si vous voulez proposer un contenu comme bien de luxe, c’est-à-dire une expérience où l’on « consomme » l’attention de manière luxueuse,
tenter de le rendre rapide et pratique revient à en détruire soi-même la valeur
- Un véritable bien de luxe ne prend sens que dans l’inconfort, la lenteur et la liberté de gaspiller
Ce que cela implique
- Dans la société contemporaine saturée d’informations, l’attention s’impose comme un nouveau capital social
- À une époque où la rapidité et la productivité vont de soi, la lenteur et la concentration deviennent à la fois un luxe et une expression de l’identité
- Individus comme créateurs doivent décider eux-mêmes ce qui mérite qu’on y « gaspille » son attention
5 commentaires
Contrairement aux commentaires, j’ai plutôt lu ce texte comme disant que, de nos jours, le fait de vouloir faire une digital detox, une detox à la dopamine, ou d’acheter pour cela des smartphones E Ink à fonctionnalités limitées façon feature phone, des smartphones au format barre de type feature phone, ou encore des appareils de traitement de texte hors ligne auxquels on ajoute un boîtier avec clavier mécanique haut de gamme, relève en réalité d’un marché de niche où l’usage « luxueux » de l’attention dont il est question ici devient aussi une forme de consommation servant à afficher son individualité, à la manière des hipsters.
J’ai l’impression que cela parle de la manière dont les fondateurs de startups ou les développeurs d’apps qui veulent cibler ce marché devraient définir l’orientation de la philosophie produit.
Commentaires sur Hacker News
J’ai l’impression que le contenu de cet article pourrait se résumer à une seule phrase : désormais, chaque expérience donne l’impression que des entreprises rivalisent pour voir jusqu’où elles peuvent nous interrompre et nous distraire. Quand j’ai acheté un nouveau téléphone pour la première fois en 8 ans et configuré d’un coup tous les réglages (blocage des pubs, désactivation des notifications, etc.), j’ai brièvement pris la mesure de l’ampleur du problème. Les téléphones actuels ne cessent de proposer, synchroniser et imposer des choses dont l’utilisateur ne veut pas. Plus aucun produit ne semble exister pour le consommateur ; il ne reste qu’un prétexte minimal pour faire de la pub ou capter davantage l’attention et l’argent des utilisateurs. Au final, si l’on ne parvient pas à s’extraire d’un monde qui cherche à capter notre attention de toutes parts, cela devient une lutte permanente pour préserver sa concentration.
Regarder YouTube sans adblocker me semble impossible. Ce n’est pas seulement que je déteste les pubs ; le vrai problème, c’est que YouTube pousse sans arrêt à regarder autre chose. Les cartes qui apparaissent en pause, les badges, les multiples miniatures : il faut masquer tous ces éléments perturbateurs. Même dans la barre latérale, je cache toutes les vidéos sauf celle recommandée pour la suite. Je ne garde l’autoplay activé que pour voir ce qui viendra ensuite. C’est sidérant d’en être arrivé là. Je sais bien que Google est une régie publicitaire, mais désormais YouTube semble conçu pour empêcher toute concentration de plus de quelques secondes.
Ma femme a acheté un nouveau téléphone Android, et des publicités ont commencé à apparaître dans l’application de galerie photo. Mon téléphone Android vieux de 5 ans me permet encore de voir les photos directement depuis l’application appareil photo, mais pas le sien : pour voir une photo, il faut d’abord subir une pub. C’est carrément malveillant.
Après presque 20 ans à utiliser GNU/Linux sur tous mes PC et smartphones, je suis heureux de ne pas avoir à subir ce genre de problème. La situation est déjà suffisamment mauvaise sur le web ; j’ai du mal à imaginer ce que ce serait si ces éléments s’ajoutaient aussi sur mes propres appareils.
Je pense que c’est là que les interfaces de chat IA récentes comme chatgpt surpassent les interfaces numériques classiques. On pose une question, et on reçoit simplement une réponse propre, dans un format constant. Pas de publicité, pas de perturbation. C’est remarquablement épuré. Mais je m’inquiète du fait que ce modèle ne puisse pas durer si les abonnements ou les revenus d’api ne suffisent pas à couvrir des coûts élevés.
Je suis d’accord, et je trouve triste que les gens soient tellement absorbés par les machines qu’ils n’arrivent plus à se concentrer sur leurs relations avec les autres, sur la solidarité entre collègues, sur les liens humains.
À mon avis, le cœur du texte est dans la dernière phrase : « si l’on décide de fournir de l’attention comme bien de luxe, alors la rendre rapide et pratique en détruit la valeur ». Dans cette logique, la culture aussi est un bien de luxe. Par exemple, lire un résumé Wikipédia d’une pièce de Shakespeare permet d’en saisir superficiellement le contenu, mais pas de ressentir la profondeur réelle des personnages ni leurs motivations. D’une certaine manière, l’empathie elle-même ressemble aujourd’hui de plus en plus à un « bien de luxe ».
L’empathie n’est pas facultative ; c’est un élément indispensable au bon fonctionnement d’une société. Le fait que certaines personnes commencent désormais à remettre l’empathie elle-même en question me paraît être un signe de déclin social.
Cette dernière phrase explique pourquoi la tendance des commandes à emporter au restaurant me met mal à l’aise. Si je vais au restaurant, c’est pour le luxe et pour l’expérience. Depuis le Covid, même des établissements que j’aimais bien se sont « cheapisés », et on finit à manger avec des récipients et des fourchettes en plastique ; du coup, je n’ai plus envie d’y aller. À force de privilégier l’efficacité, on perd le luxe et on se retrouve à concurrencer les grandes surfaces ou la restauration rapide. Le simple fait de dîner avec des amis et de se consacrer les uns aux autres est précisément ce qui fait du restaurant un bien de luxe de l’attention.
Je suis d’accord avec l’idée que « la culture est aussi un bien de luxe ». L’un des principaux moyens pour les classes supérieures de se définir, c’est le raffinement, ou la « sensibilité ». Il en va de même pour la haute couture ou les beaux-arts. Le « bon » goût ou la sensibilité sont mouvants, mais c’est bien cela l’essentiel. Voir sensibility dans le Cambridge Dictionary.
Je suis en partie d’accord avec l’idée que l’empathie puisse sembler être un luxe, mais en réalité je ne pense pas que ce soit le cas. L’empathie favorise la coopération et, du point de vue de la théorie des jeux, conduit à des comportements proches de l’optimum, ce qui améliore les chances de survie et de prospérité. Pour l’instant, nous vivons encore sur l’élan accumulé grâce à l’empathie du passé, mais sans elle, je pense qu’on glisse de plus en plus vers une logique perdant-perdant. L’empathie, comme tout le reste, connaît des hauts et des bas selon les époques et les générations, mais à long terme, je pense qu’elle progresse. À notre époque, les narcissiques ne possédant que des produits de luxe ou se vivant comme des victimes sont peut-être plus visibles, mais j’espère que l’empathie grandira davantage à l’avenir.
Le mot lui-même est assez arbitraire, et je ne pense pas qu’il y ait grand intérêt à débattre de terminologie, mais le phénomène décrit dans l’article porte déjà un autre nom. L’auteur parle davantage de consommation ostentatoire / de loisirs ostentatoires que de biens de luxe. Par exemple, un sac Birkin est un bien de luxe et aussi un Veblen good (un bien dont la demande augmente avec le prix). Et ce qu’on peut obtenir avec de l’attention n’est pas cher ; c’est juste quelque chose qui a toujours un « prix ». On dispose de 10 à 14 heures d’attention utilisables par jour, et avec un TDAH on peut en changer plus rapidement. Regarder un concert en ligne ou aller à la Philharmonie en vrai ne fait pas une énorme différence du point de vue de l’attention.
La phrase « un sac Birkin est un bien de luxe, tout comme lire des livres de non-fiction entiers ou écouter la radio publique » m’a donné l’impression d’un aveu personnel. Pour ma part, c’est justement quand je n’avais pas de logement que je lisais davantage et écoutais plus de podcasts. J’ai plutôt l’impression que l’auteur n’apprécie pas vraiment ces deux choses en elles-mêmes, mais qu’il valorise surtout le signal qu’elles envoient.
Je ne sais pas trop quoi voter. L’attention peut aussi se fixer sur des comportements addictifs, donc en soi ce n’est pas un luxe ; c’est plutôt un phénomène qui apparaît quand des personnes exploitées cherchent à fuir ou quand leur vie se dégrade. L’addiction ne vient pas du luxe. L’attention n’est pas un luxe, c’est du temps, et c’est notre ressource la plus précieuse. Si elle est ainsi « gaspillée », c’est le signe que quelque chose dysfonctionne gravement.
Je ne pense pas non plus qu’on puisse dire simplement que l’addiction vient du luxe. Prenons la voiture : beaucoup de gens en viennent à organiser toute leur vie autour d’elle, et le fait de laisser en permanence dehors une énorme machine aspire aussi bien l’argent que la forme physique et la sociabilité. S’habituer à l’idée qu’il suffit d’appuyer sur un bouton, c’est très proche de l’addiction aux contenus, au smartphone ou à la cigarette électronique. Se passer de voiture devient douloureux ; il faut bouger son corps et interagir avec les autres.
La définition du luxe, c’est « quelque chose de non essentiel mais qui procure plaisir et confort ». Dans ce sens, on ne peut même devenir dépendant que de choses luxueuses. On ne dit pas qu’on est accro à la nourriture, à l’eau ou au logement, qui sont indispensables à la survie.
J’ai dû lire l’article attentivement trois fois pour le comprendre. La formulation était particulièrement difficile à lire. C’est peut-être parce que je ne suis pas spécialement intelligent, mais il y a quelque chose dans l’assemblage des idées qui me semble étrange.
On peut dire aux gens de lire des livres, de regarder des documentaires, de jouer à de longs jeux de stratégie sur plateau, de regarder C-SPAN, d’aller se promener ou faire de longues randonnées. Mais le cerveau humain semble instinctivement conçu pour préférer les voies les plus faciles vers l’information et la reconnaissance. Tant qu’il existera des appareils ou des substances capables de fournir des shoots rapides de dopamine, ce phénomène ne pourra qu’empirer.
Dans un podcast récent, Taylor Swift a dit : « Il faut considérer son énergie comme quelque chose de cher, comme un bien de luxe. Tout le monde ne peut pas se l’offrir. » J’ai l’impression que l’auteur a écrit son texte à partir de cette idée.
Je n’ai pas l’impression d’envoyer un signal au monde par la manière dont j’emploie mon temps. Je ne passe pas non plus mon temps de manière optimisée pour une survie adaptative. Je ne sais pas si c’est moi qui pense vraiment comme un extraterrestre, ou si c’est plutôt l’auteur. Si je vais à des événements musicaux, c’est parce que l’expérience est qualitativement différente de celle d’écouter chez soi. Je fais simplement ce que j’ai envie de faire, sans me soucier le moins du monde de la manière dont les autres me perçoivent.
Récemment, Adam Grant a discuté avec Daniel Immerwahr autour du thème « l’attention est-elle vraiment devenue plus courte ? ». À l’ère des réseaux sociaux et des contenus courts, beaucoup affirment que la capacité d’attention a diminué, mais l’historien Immerwahr estime que ce type de discours revient depuis des siècles, et que ce qui change réellement n’est pas l’attention elle-même, mais ce sur quoi elle se porte. Ils parlent aussi de panique morale, des effets cognitifs des jeux vidéo et de l’opéra, ainsi que de la question de savoir si les films Marvel sont une perte de temps. Lien du podcast
De nos jours, le smartphone est souvent désigné comme le principal média qui nous vole notre attention. Bien sûr, en premier lieu, le problème vient des concepteurs d’applications qui nous y poussent, mais je pense que c’est un problème qui se résout si l’on sait s’en servir correctement.
Il faut désactiver par défaut toutes les notifications des applications et ne garder que celles qui sont nécessaires.
Il faut aussi hiérarchiser les notifications restantes, n’activer le son ou les vibrations que pour celles qui sont vraiment indispensables, et faire en sorte que les autres n’apparaissent ni sur l’AOD ni sur l’écran verrouillé. Si ce ne sont pas des notifications urgentes, il suffit de consulter la liste quand on le souhaite.
Pour les e-mails aussi, il faut créer des dossiers pour les classer automatiquement et configurer les notifications pour ne recevoir que les messages urgents.
Rien qu’avec ça, il ne devrait plus y avoir à craindre que le smartphone disperse votre attention. À moins que vous n’ayez l’habitude de le regarder toutes les quelques minutes.
C’est une bonne méthode !
>Sauf si vous n’avez pas l’habitude de jeter un œil à votre smartphone toutes les quelques minutes.
C’est toujours ça, le problème.