- L’étrangeté du japonais vient moins de la coexistence des kanji, hiragana et katakana que de la dissociation entre l’écriture et les sons de la langue, un décalage qui accroît à la fois la difficulté et la richesse expressive
- Quand les caractères chinois sont arrivés au Japon au Ve siècle, ils ont commencé à être adaptés de deux façons pour convenir à une langue de structure différente : comme notation du sens et comme notation des sons
- Comme un même kanji peut se lire de plusieurs façons, ou que plusieurs kanji peuvent se lire comme un seul mot, le lecteur doit apprendre séparément une lecture par unités lexicales plutôt que par caractères
- Même des mots de même prononciation se différencient par le choix des kanji, et pour les noms, les verbes ou les termes de parenté, des informations insuffisamment portées par la seule oralité sont complétées au niveau graphique
- Le gikun, qui consiste à ajouter des furigana donnant un autre mot plutôt qu’une lecture de dictionnaire, permet dans les mangas et les romans de transmettre deux sens à la fois, créant dans le texte japonais un espace d’expression difficile à traduire
Une langue où écriture et sons se décalent
- Le japonais paraît souvent difficile à cause du grand nombre de kanji, de l’usage conjoint des hiragana et des katakana, des expressions difficiles à traduire, de l’ordre sujet-objet-verbe et de sa forte dépendance au contexte
- Mais ces éléments ne suffisent pas à eux seuls à faire du japonais une langue à part
- Le chinois utilise encore plus de caractères et sa grammaire est plus simple
- Toutes les langues ont des expressions difficiles à traduire
- Il existe aussi d’autres cultures qui utilisent plusieurs systèmes d’écriture à la fois
- Ce qui est plus singulier, c’est que ce qui est écrit et ce qui est prononcé ont continué à évoluer ensemble tout en restant historiquement décalés
- Cette séparation complique l’apprentissage, mais elle crée aussi en japonais des procédés littéraires et des strates de sens uniques
La tension née de l’adaptation des caractères chinois au japonais
- Le japonais a existé pendant des siècles comme langue orale, avant d’être mis par écrit lorsque les caractères chinois sont arrivés dans l’archipel japonais au Ve siècle
- Les caractères chinois étaient des logogrammes, chaque signe étant lié à un sens précis, dans un système développé pour la structure du chinois
- Le japonais et le chinois différaient fortement par la prononciation, la grammaire et l’organisation du vocabulaire, ce qui rendait l’application directe des caractères chinois difficile
- En chinois,
chīsignifie « manger » etchīlecorrespond à « a mangé », avec l’ajout delepour marquer l’accompli - En japonais, comme
taberudevienttabeta, c’est la forme même du mot qui change
- En chinois,
- Les premiers scribes japonais ont utilisé les kanji non seulement pour le sens, mais aussi comme notation phonétique
- Pour un lecteur chinois, cette méthode pouvait ressembler à une suite arbitraire de signes sans structure
- Pour un lecteur japonais, elle se lisait selon la valeur sonore de mots familiers
Le rôle des kana et des furigana
- Le man'yougana, usage des kanji pour noter uniquement les sons, s’est progressivement simplifié et standardisé
- C’est à partir du man'yougana que sont nés les hiragana et les katakana actuels, réunis sous le nom de kana
- En japonais moderne, les kanji portent surtout le sens, tandis que les hiragana et les katakana prennent en charge l’écriture fondée sur les sons et les éléments grammaticaux
- Pour compenser l’incertitude sur la prononciation des kanji, on utilise les furigana
- Les furigana sont de petits kana placés à côté ou au-dessus de kanji difficiles pour indiquer comment les lire
- Comme les élèves continuent d’apprendre les kanji de base jusqu’à la fin du lycée, les furigana restent souvent nécessaires
- Même dans les textes pour adultes, on en ajoute pour des mots rares ou des lectures faciles à oublier
Les phénomènes atypiques produits par la lecture des kanji
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Un même kanji, plusieurs lectures
- En chinois, un caractère est en général associé à une seule prononciation, mais en japonais, un même kanji peut se lire de plusieurs manières
- Dans les cas extrêmes, un seul kanji peut avoir plus de 15 lectures
- Comme le même kanji représente approximativement le sens de plusieurs mots japonais, la correspondance entre son et sens devient plus lâche
- Un lecteur japonais peut voir un kanji inconnu sans avoir presque aucun indice pour en deviner la prononciation
- L’anglais connaît aussi des écarts entre orthographe et prononciation, mais en japonais le problème va jusqu’au point où l’on peut ignorer complètement quel son doit prendre un kanji entier
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Une technique distincte pour expliquer les noms
- Les noms de personnes sont souvent difficiles à écrire à partir de la seule audition à cause des particularités des kanji
- Au Japon, même pour des prénoms ou noms à prononciation courante, on choisit souvent des kanji originaux, si bien que prononciation et graphie ne se correspondent pas facilement
- Pour expliquer un nom, on cite souvent un mot connu contenant le kanji concerné, ou bien on décompose le caractère en éléments plus simples
- Le choix des caractères ne relève donc pas d’une simple orthographe, mais d’un niveau où se logent sens et individualité
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Des lectures indécomposables : les jukujikun
- Le jukujikun désigne les cas où la lecture d’un mot ne résulte pas de la combinaison des lectures ordinaires de chacun des kanji qui le composent
- Dans un composé ordinaire, il suffit généralement d’enchaîner les lectures des kanji
- Par exemple, 美術 associe
bipour 美 etjutsupour 術, donnantbijutsu, qui signifie « art »
- Par exemple, 美術 associe
- Mais 大人 s’écrit avec 大, qui signifie « grand », et 人, qui signifie « personne », alors que sa lecture est
otona- On ne peut pas le découper en
otoetna, ni enoettona - Même en cherchant chaque kanji séparément, on n’obtient pas la véritable lecture du mot
- On ne peut pas le découper en
- Certains mots comptent même plus de kanji que de syllabes, ce qui rompt encore davantage la correspondance entre unités graphiques et unités sonores
-
Deux mots enveloppés par un seul kanji
- Certains verbes résultent historiquement de la fusion de deux mots, mais dans l’écriture moderne ils ressemblent à un seul kanji suivi d’une terminaison
- Par exemple, 司る
tsukasadoruest un verbe correspondant à « être chargé de » ou « superviser »- Étymologiquement, il venait de la combinaison de 官
tsukasa, « poste d’autorité », et 取るtoru, « prendre » - Avec le temps, cette forme fusionnée s’est banalisée et a été abrégée graphiquement par un kanji distinct
- Étymologiquement, il venait de la combinaison de 官
- Ce type de forme montre que les kanji se sont ajoutés après coup à un vocabulaire oral déjà existant
- En même temps, la souplesse de l’écriture japonaise se traduit aussi par une commodité qui permet de condenser des expressions longues en formes plus courtes
Comment les kanji réduisent l’ambiguïté des sons
- Le japonais fondé sur l’oralité contient de nombreux cas où une même prononciation renvoie à plusieurs sens
- Les kanji distinguent les mots de même prononciation par leur sens et augmentent ainsi la précision de l’écrit
- Même des verbes de même prononciation peuvent s’écrire avec des kanji différents selon le contexte, ce qui permet de distinguer les nuances
- Le terme de parenté
itokoest traité comme une seule forme à l’oral, mais à l’écrit les combinaisons de kanji permettent de préciser les rapports de genre et de parenté- On utilise des kanji comme 兄, 弟, 姉, 妹
- Le caractère 従 placé devant indique la relation réciproque de cousinage
- Les kanji ajoutent ainsi à l’écrit une strate de sens absente de la langue parlée
Le double sens produit par le gikun
- Le gikun consiste à attribuer à un kanji ou à un mot, via des furigana, une lecture différente de sa prononciation habituelle
- Là où les furigana ordinaires indiquent la lecture de dictionnaire, le gikun modifie la prononciation pour lui superposer un autre sens
- Dans les mangas, le gikun permet de transmettre simultanément sonorité et sens à l’intérieur d’une même scène
- On peut placer
hidari, c’est-à-dire « gauche », en furigana sur un kanji signifiant « chaleur », de sorte que le personnage dise « gauche » tandis que le texte transmet aussi l’idée de « chaleur » - Dans un néologisme comme « automail » pour désigner un bras mécanique, les kanji apportent le sens de « mechanical armor », tandis que les furigana donnent une prononciation à saveur d’emprunt étranger
- On peut aussi placer sur le kanji de « hôpital » des furigana correspondant à « cet endroit », afin de préciser qu’il s’agit du lieu présent
- On peut placer
- Dans le roman aussi, le gikun sert à moduler l’ambiance et le sens
- Natsuhiko Kyogoku associe à des kanji anciens et rares des lectures en furigana que le lecteur moderne peut reconnaître
- Dans Norwegian Wood de Haruki Murakami, des kanji signifiant « région reculée » reçoivent une lecture katakana correspondant à l’emprunt étranger « limbo », ce qui combine une tonalité étrangère mystérieuse et l’idée d’un lieu caché
- Le gikun rapproche la lecture d’un texte d’une expérience stéréophonique, où deux formes de message se superposent ou se mêlent au même moment
Les conséquences pratiques et littéraires de l’écriture japonaise
- La séparation entre écriture et prononciation rend l’apprentissage du japonais plus difficile
- Cette même séparation fait aussi du japonais un système d’expression plus souple et plus riche
- Les kanji, kana, furigana et gikun se répartissent respectivement le son, le sens, la lecture d’appoint et le décalage intentionnel
- Le japonais peut ajouter à l’écrit des sens qui n’existent pas dans la seule oralité, ou faire diverger volontairement écriture et prononciation pour produire de nouveaux effets
- Ce hasard historique donne au japonais une dimension supplémentaire difficile à transposer telle quelle dans d’autres langues
1 commentaires
Avis de Hacker News
En tant qu’anglophone natif vivant depuis longtemps au Japon et parlant couramment japonais, j’ai trouvé intéressant que l’article relève beaucoup de caractéristiques du japonais que je tenais d’ordinaire pour acquises.
Ce que j’aurais particulièrement aimé voir abordé dans l’article, ce sont les onomatopées et mimétismes. Le japonais utilise très largement ce type d’expressions, et les sons portent souvent un sens sensoriel fort.
Par exemple, tsuru-tsuru évoque une texture lisse et glissante, pera pera l’impression de parler couramment une langue étrangère, tatata le bruit d’une course rapide, bisho bisho le fait d’être trempé, gussuri le fait de dormir à poings fermés, et zukizuki une douleur intense. Il en existe des centaines, voire des milliers, et je pense que c’est un élément qui rend le japonais « riche, singulier et différent ».
En anglais, on les traduit généralement tous par onomatopées, mais, fondamentalement, giongo désigne les sons physiques produits par des êtres vivants ou des objets, tandis que gitaigo désigne des effets abstraits comme un état émotionnel ou un niveau d’énergie.
Wikipédia en japonais donne davantage de détails : https://ja.wikipedia.org/wiki/%E6%93%AC%E5%A3%B0%E8%AA%9E
Quand j’apprenais le japonais enfant, j’avais l’impression que les Japonais avaient des oreilles différentes des miennes. Aujourd’hui, je pense que c’est probablement davantage une question de convention sociale, mais cela reste fascinant.
Aujourd’hui encore, chaque fois que je découvre une nouvelle expression, je continue d’être surpris que quelqu’un ait associé un son à cette sensation. Ma préférée jusqu’ici est mozomozo, que ma femme a employée pour décrire notre bébé qui agitait les bras.
En tant que sinophone apprenant le japonais, j’ai été surpris de voir à quel point le japonais est incroyablement complexe et opaque.
Le chinois, surtout le cantonais, compte 7 à 9 tons et beaucoup de caractères, mais une fois les 2 000 à 3 000 premiers caractères mémorisés, on peut combler les trous grâce aux radicaux, aux motifs et au sens. La grammaire n’a qu’une ossature minimale : je me souvenais d’environ 5 à 10 règles, et le reste était très facile.
En revanche, en japonais, on apprend 2 ou 3 règles de grammaire à chaque cours. Le fait qu’en chinois un caractère se lise d’une seule façon est aussi beaucoup plus simple, et la communication y est plus directe qu’en anglais. En japonais, le contexte culturel, les façons de s’exprimer, les particules finales et de subtiles variations de vocabulaire changent considérablement le sens.
Il m’a fallu 5 ans pour parler couramment chinois, mais j’ai l’impression qu’en japonais, même dans 10 ans, j’atteindrai à peine une aisance conversationnelle. Comme langue de communication, cela me paraît inefficace, et je ne comprends pas pourquoi cela doit être aussi compliqué.
Par exemple, le Dictionary of Intermediate Japanese Grammar présente ~に比べると comme un point de grammaire, mais cette expression qui signifie « comparé à ~ » relève moins d’une nouvelle règle grammaticale que d’un usage particulier combinant la particule に, un verbe précis et le と conditionnel.
D’après mon expérience, la grammaire japonaise en elle-même n’est pas particulièrement complexe ; elle paraît plutôt étrangère parce qu’elle fonctionne dans le sens inverse des langues indo-européennes. Le vocabulaire est difficile parce qu’il n’y a pas d’étymologie commune pour aider, comme entre l’anglais et le français, mais j’imagine que c’est similaire pour le chinois. Le système d’écriture est un peu bizarre, mais il n’a aucune importance pour l’aisance à l’oral.
Bien sûr, quand on arrive à un niveau élevé de langage honorifique, cela devient assez complexe, mais on peut l’apprendre après être devenu à l’aise avec le registre familier et le registre poli ordinaire.
Je ne connais pas bien le chinois, mais j’ai lu que, comme l’anglais, il suit une structure sujet-verbe-objet, ce qui a peut-être pu le rendre plus facile. En vivant au Japon et en l’utilisant tous les jours, je suis devenu à l’aise en 6 mois à 1 an environ ; apprendre d’abord des phrases entières puis comprendre ensuite la logique grammaticale m’a beaucoup aidé.
Les langues ne suppriment pas la complexité, elles la déplacent simplement à des endroits différents. Le japonais ne compte que 3 verbes irréguliers dans toute la langue, il n’est pas nécessaire de marquer le singulier ou le pluriel, et il n’y a pas de problème d’accord des verbes et des adjectifs.
Bien sûr, c’est peut-être une explication trop simplifiée.
Si on ne les suit pas, la phrase peut être techniquement grammaticale tout en sonnant bizarre aux oreilles d’un natif. Par exemple, je n’ai découvert que récemment qu’en mandarin, le ton d’un caractère change lorsqu’il forme un mot. Le chiffre 一 peut avoir trois tons selon le contexte : franchement, de quoi se demander ce qui se passe.
Ces 15 dernières années, j’ai appris le japonais et le mandarin, et l’article était intéressant, mais m’a laissé un peu sur ma faim
J’espérais y trouver l’idée qu’en japonais, il existe d’innombrables façons de dire un simple « merci », et que cette complexité est liée à la socio-économie, aux classes sociales et à l’histoire, non seulement aujourd’hui mais aussi historiquement
Personnellement, je pense que, pour une personne très instruite, la résolution qu’il est possible de transmettre avec une simple expression de gratitude est bien plus élevée en japonais qu’en anglais. Cela dit, dans la plupart des cas, parmi ces trois langues, l’anglais me semble offrir la meilleure résolution
En mandarin, il est très difficile d’exprimer des nuances comme « Que penses-tu de l’idée que John aide à faire la vaisselle ce soir ? », « John, tu pourrais aider à faire la vaisselle ce soir ? » et « Cela compterait beaucoup pour moi si John aidait à faire la vaisselle ce soir ». Surtout dans la vente et le marketing, on a vraiment besoin de ce genre de résolution fine, mais en mandarin, même si c’est possible, on risque facilement de perdre son auditoire. Dans 99,99 % des cas, un locuteur du mandarin s’attend à quelque chose comme « Tu peux aider à faire la vaisselle ce soir ? »
Les exemples où l’on combine des caractères chinois et des racines pour former des caractères complexes sont intéressants, mais ce n’est pas vraiment comme cela que ça fonctionne dans la tête d’un lecteur natif. On mémorise simplement le sens et on passe à autre chose. De même qu’il faut une certaine éducation pour apprendre et reconnaître les racines latines en anglais, il faut un apprentissage similaire en japonais et en mandarin
Je me demande aussi si cela signifie que les locuteurs du mandarin s’expriment globalement de manière similaire, quel que soit le statut social de l’interlocuteur
J’ai eu l’occasion de parler en anglais avec quelques locuteurs du mandarin ; lorsqu’ils faisaient une demande, leur attitude n’était pas impolie, mais la formulation était assez directe, et j’avais parfois l’impression que le résultat de la demande était déjà acquis
En tant que Coréen apprenant le japonais, je comprends que le système d’écriture mêlant kanji et kana puisse paraître exotique, mais du point de vue d’un apprenant, cela ressemble plutôt aux complications d’un système d’écriture qui n’a pas encore été entièrement optimisé
Je me demande vraiment si hiragana et katakana sont tous deux nécessaires
Je ne veux pas prétendre que le coréen est globalement une langue plus optimisée, mais au moins pour le système d’écriture, il a connu exactement le même problème que le japonais. Il suffit de regarder les journaux coréens d’il y a quelques décennies : ils étaient remplis de hanja. À un moment donné, la Corée les a totalement abandonnés, et la vie quotidienne continue sans problème. Dans beaucoup de cas, comme la saisie au clavier, la vie est même devenue plus simple
Bien sûr, le passage à un système entièrement phonétique a aussi des effets secondaires. Par exemple, « thé » et « voiture » se prononcent de la même façon en coréen, cha, et ne se distinguent donc pas à l’écrit, alors qu’avec les hanja on les distinguait par 茶/車. Je ne sais pas comment ce type d’effet secondaire se diffuse sociolinguistiquement, mais au moins pour une personne moyenne, cela ne semble pas avoir une grande importance
De plus, le japonais n’utilise pas d’espaces ; écrire certaines choses en katakana et d’autres en hiragana aide donc à délimiter les mots
Le fait que « cha » se prononce cha en coréen, et non sha, est surprenant. C’est parce que la lecture on’yomi sha de 車 en japonais vient du chinois. Si le coréen empruntait au japonais, la lecture kun’yomi kuruma aurait de bonnes chances de ne pas se confondre avec un autre mot en coréen
Comme le coréen a abandonné les hanja, le japonais semble aller très lentement dans la même direction. Beaucoup de mots ont une écriture en kanji, mais plus personne ne l’utilise vraiment et l’on préfère les hiragana. Les emprunts à l’anglais se multiplient aussi. Par exemple, 切符 (kippu) était le mot japonais courant pour « billet », mais aujourd’hui on utilise beaucoup チケット (chiketto), venu de l’anglais
Quand j’ai vu que giyeok représente le son k/g et des lettres comme a, j’ai été impressionné par l’intelligence de la conception du hangeul
Ce qui est intéressant avec les gikun, c’est que leurs formes varient énormément selon l’objectif stylistique du texte
Le plus souvent, c’est une manière pratique d’insérer une explication sans interrompre le flux du texte, un peu comme une version plus concise de parenthèses ou de notes de bas de page
Dans la poésie classique, ils étaient utilisés pour divers effets ; par exemple, ils peuvent créer une nouvelle synecdoque. Un côté du gikun peut désigner une saison, tandis que l’autre pointe vers un détail clé que le poète associe personnellement à cette saison
Les apprenants modernes du japonais les remarquent généralement surtout dans les mangas et romans de fantasy et de SF. Dans ces genres, ils servent à introduire des termes propres à l’univers tout en en montrant simultanément le sens. Dans les cas extrêmes, ils permettent de surcharger l’univers de termes spécialisés sans ralentir le récit, ce qui représente un défi assez important pour les traducteurs
À l’origine, en chinois, les « mots » étaient généralement constitués d’un seul caractère
Fait intéressant, beaucoup de mots composés courants en chinois moderne ont été créés vers le XIXe siècle par des savants japonais pour traduire des textes occidentaux, puis « importés » de nouveau en chinois
Les exemples de l’article, « art » (美术) et « science » (科学), sont eux aussi tous deux d’origine japonaise. Cela dit, on voit toujours que les personnes qui ont forgé ces termes ont choisi les caractères de façon à ce que leur sens soit lié au concept
À propos de « phénomène étrange 6 », fournir le même fragment de phrase en deux versions n’est pas si rare, même dans la littérature non japonaise
Par exemple, dans la version russe originale de Guerre et Paix, des mots et expressions en français sont disséminés un peu partout, et tous sont traduits en notes de bas de page. Ce n’est pas aussi pratique à utiliser que gikün, et il faut déplacer le regard entre le haut et le bas de la page, mais l’idée est la même
À l’oral aussi, mélanger des mots étrangers aide souvent à transmettre la nuance voulue. Certains mots n’existent pas dans une langue donnée, nécessitent une expression plus longue, ou n’ont pas exactement le même sens. Dans les familles multilingues, c’est très courant
Donc, à bien y réfléchir, le « phénomène étrange 6 » n’est pas si étrange que ça. L’article lui-même m’a toutefois bien plu
Dans la première édition révisée, les aristocrates parlaient français quand c’était approprié. À l’époque de Tolstoï, « tout le monde » pouvait parler français dans une certaine mesure. C’est un peu comme les gens de l’IT du monde entier qui mettent sans sourciller des liens vers la documentation anglaise originale
Plus tard, il est apparu que ce « tout le monde » signifiait en réalité « les aristocrates très instruits comme Tolstoï », et dans la deuxième édition révisée, Tolstoï a réécrit en russe toutes les répliques en français. Il a aussi déplacé la majeure partie des passages philosophiques vers une postface séparée
Par la suite, on est revenu à la forme originale, mais le texte français était accompagné de traductions en notes de bas de page. La deuxième édition révisée a été utilisée pour les éditions « bon marché », et la troisième pour des éditions plus luxueuses. Plus tard, les impressions soviétiques ont suivi l’édition des œuvres complètes basée sur la version révisée contenant du français, avec une comparaison minutieuse entre les imprimés et les manuscrits
Selon l’âge et la source de la traduction, on peut rencontrer n’importe laquelle de ces formes. Certains traducteurs ont aussi simplement traduit le français sans utiliser de notes
Avant la réforme linguistique de 1917-1918, « paix » s’écrivait « миръ » et « monde » « мiръ ». Une légende veut que Tolstoï ait d’abord voulu dire « monde », et de fait, la deuxième partie de l’épilogue contient des réflexions sur les raisons pour lesquelles les guerres éclatent et sur leur influence sur le monde dans son ensemble
Mais toutes les éditions publiées du vivant de Tolstoï portaient le titre « Война и миръ », c’est-à-dire « paix », et le titre français écrit par Tolstoï était aussi « La guerre et la paix ». Il existe plusieurs explications à cette légende
https://ru.m.wikipedia.org/wiki/%D0%92%D0%BE%D0%B9%D0%BD%D0%...
Pour un autre point de vue sur la soi-disant « ambiguïté » du japonais, je recommande le livre de Jay Rubin dans la série Power Japanese, Gone Fishin: New Angles on Perennial Problems
https://openlibrary.org/works/OL5609329W/Gone_Fishin%27
L’affirmation selon laquelle le japonais serait intrinsèquement ambigu vient souvent du fait qu’on ne comprend pas encore suffisamment la langue, qu’on est frustré en essayant de traduire des expressions qui ont un sens précis en japonais mais n’ont pas d’équivalent dans une autre langue, ou qu’on se concentre sur une langue littéraire ou créative. Bien sûr, ce type de langue peut être vague et suggestif
Quand c’est nécessaire, le japonais peut être aussi clair et précis que n’importe quelle autre langue. Par exemple, la conception, la fabrication et l’exploitation du Shinkansen ont été réalisées presque entièrement au moyen de millions de documents et de conversations en japonais. En 60 ans d’exploitation, il n’y a jamais eu d’accident majeur ; si la langue était intrinsèquement ambiguë, ce serait impossible
En tant que créateur de Japanese Complete, je voudrais dire que nous travaillons dur à une version multijoueur du cursus pour rendre l’apprentissage du japonais plus intéressant
Je suis reconnaissant pour cette discussion sur la beauté du japonais et son ambiguïté dépendante du contexte. Le japonais offre une façon entièrement nouvelle de voir le monde : la situation elle-même est un moment mémétique dynamique, et la nature continuellement vibratoire du phénomène est sans cesse soulignée par des terminaisons verbales actives semblables au « -ing » anglais
Je dois présenter mes excuses, conformément aux usages japonais, pour le retard pris dans la mise à disposition de la version multijoueur de notre cursus primé. Nous voulons aider le monde entier à apprendre le japonais et à comprendre une nouvelle façon de voir le monde et l’expérience
Je tique quand des gens disent qu’une expression est intraduisible
Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’il s’agit d’une suite de sons utilisée pour transmettre un sens précis dans un contexte donné, mais qu’on ne peut pas décomposer une expression plus large en mots, tokens ou concepts individuels ? Est-ce qu’on a ça aussi en anglais ?
Par exemple, l’otsukaresama mentionné par l’auteur est aussi une expression qu’on emploie après avoir conduit longtemps avec un passager, une fois arrivé à destination, et dans quantité d’autres situations. Mais en anglais, il n’existe tout simplement pas, par défaut, de convention où le conducteur remercie son passager pour sa patience. Alors comment le traduire ? Une traduction littérale du genre « personne honorablement fatiguée » serait totalement incompréhensible
Bien sûr, on peut ajuster les mots pour produire un sens proche, mais transmettre l’intégralité du sens d’origine peut être difficile, voire quasiment impossible. C’est particulièrement vrai quand il faut rester concis et qu’on ne peut pas compenser par une phrase longue et explicative
C’est pourquoi une bonne traduction est à la fois une technique et un art. Un même texte peut avoir un effet très différent sur le lecteur selon la personne qui le traduit
Expliquer the shit à quelqu’un qui parle couramment anglais mais ne connaît pas la culture américaine est presque impossible. Il y a une différence qualitative entre « You are very good » ou « You are the best » et « You are the shit », et ce ne sont pas des synonymes exacts
Les emplois californiens de Dude ou Guy sont aussi de bons exemples
Fait intéressant, en chinois parlé, on désigne parfois les langues de la même manière que les cultures. Par exemple, le chinois est 中文, littéralement la culture chinoise ; l’anglais est 英文, et le japonais 日文. Le suffixe 文 signifie culture
Il existe aussi 語 ou 語言 pour dire langue, mais ces termes sont plus formels et n’ont pas cette connotation culturelle. L’idée centrale est que la culture est indissociablement liée à la langue