19 points par ashbyash 2025-11-20 | 3 commentaires | Partager sur WhatsApp

1. Résumé essentiel en une phrase

  • Dans les domaines où la productivité a explosé, les prix baissent et l’usage augmente fortement (Jevons), mais le travail en concurrence avec ces secteurs tire aussi vers le haut les prix d’autres activités (Baumol) ; à l’ère de l’IA, cela annonce une économie étrange où « les tokens deviennent bon marché, tandis que le dernier 1 % du travail nécessitant une intervention humaine devient extrêmement cher ».

2. Pourquoi l’unité de climatisation est-elle bon marché, mais sa réparation est-elle chère ?

  1. Dans les industries où la productivité a fortement progressé, comme la fabrication, les semi-conducteurs ou le computing,

    • les prix chutent fortement tandis que la qualité s’améliore ;
    • en conséquence, la demande explose et de nouveaux usages apparaissent sans cesse (paradoxe de Jevons).
  2. Quand ces industries à forte productivité créent massivement des emplois bien rémunérés,

    • les salaires des autres métiers sur le même marché du travail doivent eux aussi augmenter pour pouvoir recruter ;
    • ainsi, les services où les gains de productivité sont presque nuls (réparation, rénovation, aide à la personne, etc.) voient leur tarif horaire grimper fortement et deviennent des services « perçus comme extrêmement chers » (maladie des coûts de Baumol).
  3. Au final, l’appareil de climatisation lui-même (bien manufacturé) est bon marché, mais le technicien qui le répare (service) doit, sur le même marché du travail, rivaliser en salaire avec le HVAC des data centers et d’autres métiers techniques ; il devient donc inévitablement coûteux.

3. Paradoxe de Jevons : pourquoi utilise-t-on davantage ce qui devient moins cher ?

  • Le paradoxe de Jevons (Jevons Paradox) trouve son origine dans le cas du charbon au XIXe siècle.

    • Plus la production de charbon devenait bon marché et rapide, plus l’usage total du charbon augmentait au lieu de diminuer.
    • En devenant moins cher et plus efficace, il a continuellement ouvert de nouveaux procédés, de nouvelles industries et de nouveaux cas d’usage.
  • La version moderne en est la loi de Moore.

    • Le prix d’un transistor est passé d’environ 1 dollar l’unité à moins d’un millionième de centime ;
    • le computing s’est ainsi diffusé de l’armée et du traitement de la paie vers les traitements de texte et les bases de données, puis vers les thermostats, les cartes de vœux et jusqu’aux étiquettes de livraison jetables, avec des usages « presque infinis ».
  • La thèse de l’article : le coût des tokens suivra le même chemin.

    • Le coût unitaire du calcul chutera de façon extrême ;
    • le nombre de tâches, de services et de produits pouvant utiliser l’IA augmentera de manière exponentielle, faisant exploser la demande totale.

4. Effet Baumol : pourquoi même les services sans lien avec l’IA vont-ils devenir plus chers ?

  • La maladie des coûts de Baumol (Baumol’s Cost Disease) est un phénomène observé dans les années 1960 dans les arts du spectacle (quatuor à cordes, théâtre, opéra).

    • Un quatuor nécessite toujours aujourd’hui, comme il y a 100 ans, quatre personnes jouant en direct : la « production par heure » a donc à peine augmenté.
    • Mais comme d’autres secteurs de l’économie (industrie, technologie, finance, etc.) ont créé massivement des emplois bien rémunérés grâce aux gains de productivité, les musiciens ont dû concurrencer ce même marché du travail, et leurs salaires ont augmenté, faisant flamber le coût des représentations.
  • Cette logique se répète à l’ère de l’IA.

    • Si les emplois très productifs et très bien payés liés aux data centers et à l’infrastructure IA se multiplient,
    • alors le plombier, le promeneur de chiens, la nounou ou l’enseignant du même quartier exigeront eux aussi un salaire « capable de rivaliser » avec ces emplois.
  • Autrement dit, à mesure que la richesse globale de la société augmente, on entre dans une structure où « même des services sans rapport avec l’IA continuent d’être consommés à des prix élevés, parce qu’une société devenue plus riche peut les payer » : c’est l’effet de type Baumol.

5. Jevons vs Baumol : deux « mécanismes jumeaux » qui fonctionnent ensemble

L’article résume ces deux mécanismes ainsi.

  1. « Effets de type Jevons (Jevons-type effects) »

    • Dans les secteurs où la productivité a augmenté de façon spectaculaire,
    • les prix baissent et la qualité s’améliore ;
    • en conséquence, la demande, les cas d’usage et l’emploi augmentent de manière explosive.
  2. « Effets de type Baumol (Baumol-type effects) »

    • Même dans les secteurs où les gains de productivité sont presque inexistants, les salaires et les prix
    • finissent par augmenter par comparaison avec les autres métiers du même marché du travail ;
    • et comme la société s’est enrichie, elle continue à consommer malgré ces prix élevés.

Ces deux effets semblent distincts, mais l’idée centrale de l’article est qu’ils sont en réalité étroitement liés : l’explosion de type Jevons (productivité, richesse, consommation) doit d’abord se produire pour que l’effet Baumol apparaisse concrètement dans son sillage.

6. Dans le supercycle de l’IA, qu’est-ce qui devient bon marché, et qu’est-ce qui devient cher ?

  1. Les domaines fortement transformés par l’IA

    • À mesure que les coûts des tokens et du computing chutent,
    • l’usage peut être multiplié par 10 ou plus dans les services à forte élasticité de la demande, comme la génération de documents, le code, le marketing ou certains services juridiques.
    • Cette partie suit donc, selon le paradoxe de Jevons, la trajectoire du « moins cher, mais beaucoup plus utilisé ».
  2. Les domaines peu affectés par l’IA

    • Pour des services comme promener un chien, garder des enfants, enseigner dans de petites classes, réparer une maison ou réaliser de petits travaux manuels,
    • qui exigent du travail physique sur site ou du travail émotionnel, les gains de l’automatisation restent presque nuls ;
    • mais leurs prix se forment en fonction du niveau de salaire des travailleurs de l’infrastructure IA et de la tech présents dans la même ville.
    • Il devient donc naturel de vivre dans un monde où l’on dépense « 100 dollars par semaine pour promener son chien, tout en pouvant se le permettre ».

7. Reflexive Turbo-Baumol’s : le phénomène du « dernier 1 % » à l’intérieur même des métiers

La partie la plus intéressante de la fin de l’article est peut-être cette idée que l’effet de type Baumol peut aussi s’amplifier à l’intérieur d’une profession elle-même.

  1. Les « segments où l’humain reste indispensable » créés par la réglementation et les règles de sécurité

    • Les gouvernements et les régulateurs exigent, au nom de la sécurité et de la responsabilité, que « telle fonction de sécurité soit obligatoirement réalisée ou validée par un humain ».
    • Exemples : l’agent de sécurité embarqué dans une voiture autonome Waymo, la validation finale en imagerie médicale, ou la signature finale d’un humain en finance et en droit.
  2. 99 % du travail est automatisé, 1 % reste réservé à l’humain

    • En citant une interview d’Andrej Karpathy, l’article évoque le scénario suivant : « quand 99 % d’un métier est automatisé, le 1 % restant devient le goulot d’étranglement de l’ensemble du travail et prend une valeur énorme ».
    • On peut ainsi imaginer qu’un radiologue, même si l’IA effectue l’essentiel de l’interprétation, voie son salaire augmenter fortement à cause du 1 % de validation finale et de responsabilité qui lui incombe.
  3. Mais au moment où ce dernier 1 % est lui aussi entièrement automatisé

    • la prime salariale élevée de cette profession peut disparaître en un instant ;
    • comme pour les agents de sécurité des voitures autonomes, on pourrait suivre une trajectoire où « le coût augmente pendant la phase des 99 % automatisés, puis la demande elle-même s’évapore dès que le dernier 1 % disparaît ».

L’article appelle ce processus, sur un ton semi-humoristique, « Reflexive Turbo-Baumol’s », en laissant entendre que la structure des professions pourrait être déformée de manière atypique et faire émerger d’étranges alliances politico-économiques.

8. Conclusion : derrière cette étrange structure des prix, l’expansion de la richesse

  • La question « pourquoi les climatiseurs sont-ils bon marché, mais leur réparation coûte-t-elle si cher ? » reçoit l’explication suivante :

    • c’est le résultat de la rencontre entre l’explosion de type Jevons dans les secteurs extrêmement productifs comme la fabrication et le computing ;
    • et la hausse de salaires et de prix de type Baumol dans les services et métiers de terrain relativement moins automatisés.
  • Plus le supercycle de l’IA avance,

    • plus les tokens et le computing deviendront bon marché « comme l’eau », tandis que les services bâtis dessus se multiplieront considérablement ;
    • en même temps, le « dernier 1 % du travail que seuls des humains peuvent accomplir » (promener des chiens, enseigner en petits groupes, réparations sur site, tâches de sécurité maintenues par la réglementation, etc.) risque de devenir plus cher et de bénéficier d’une protection politique accrue.
  • Le message final de l’article est que,

    • malgré ces résultats étranges, le cœur du sujet reste l’augmentation de la productivité, qui rend à long terme l’ensemble de la société plus riche ;
    • et il se conclut sur l’idée que, comme « une marée montante soulève tous les bateaux », l’effet Baumol peut être vu comme un mécanisme de redistribution de la richesse, voire, d’une certaine manière, comme « la forme la plus efficace du communisme », sur le ton de la plaisanterie.

3 commentaires

 
halfenif 2025-11-21

J’imagine une dystopie où seuls les cerveaux jugés dignes d’être protégés par on ne sait qui bénéficient de l’explosion de productivité, tandis que le reste de l’humanité est jeté dans un immense tas de déchets.

 
botplaysdice 2025-11-21

C’est sans doute un métier protégé par la loi. La promenade de chiens en serait un bon exemple, puisque seuls les humains peuvent le faire (du moins pour l’instant), mais comme beaucoup de personnes ayant perdu leur emploi à cause de l’IA pourront facilement s’y reconvertir, il ne sera sans doute pas facile de maintenir les salaires.

 
techiemann 2025-11-22

Si vraiment des chômeurs s’y mettent en masse, alors même des activités comme le « promenage de chiens » ne pourront sans doute plus maintenir les revenus, un peu comme la réalité actuelle des livreurs des applications de livraison.