1 points par GN⁺ 2024-04-14 | 1 commentaires | Partager sur WhatsApp

La face sombre du métier de médecin

  • Depuis 13 ans, il s’efforce de devenir un excellent chirurgien. Il bénéficie du soutien d’une famille formidable, et son épouse est elle aussi médecin, ce qui lui permet de comprendre son travail. Il n’a jamais reçu de diagnostic de trouble psychiatrique.
  • La nouvelle du suicide du Dr Andrew Bryant, gastro-entérologue à Brisbane, l’a profondément touché. L’épouse de ce dernier a écrit une lettre franche et courageuse.
  • Sans avoir connu de pulsions suicidaires graves, il a traversé, comme beaucoup de médecins, des périodes sombres. Dépression, anxiété, épuisement, idées suicidaires, désespoir, impuissance, anhédonie, inquiétude : ce sont autant de formes différentes d’une réaction humaine négative face à des pressions internes et externes.
  • Lorsqu’on examine de près ces périodes sombres, certains thèmes communs apparaissent. Le lieu de travail est souvent un facteur majeur qui aggrave et prolonge ces moments. En tant que chirurgien, il passe l’essentiel de sa vie au travail, si bien que ce qui s’y produit affecte tous les aspects de son existence : mariage, famille, vie sociale, etc.
Trois éléments qui l’ont précipité dans l’abîme du désespoir :
1. La perte de contrôle
  • Il a perdu le contrôle de son emploi du temps quotidien. Il a déjà travaillé dans un hôpital où il était d’astreinte 24 heures sur 24 pendant 12 jours sur 14. Il n’avait un week-end de repos qu’une fois toutes les deux semaines.
  • Lorsqu’il préparait ses examens de chirurgie, il travaillait et étudiait tous les jours de 6 h 30 à 22 h, et ne voyait sa famille qu’au déjeuner le week-end.
  • Il travaillait dans un réseau hospitalier comprenant 4 campus et parcourait 500 km par semaine en voiture.
  • Il lui arrivait de ne pas pouvoir rentrer chez lui pendant plusieurs jours, dormant dans le logement de l’hôpital, sur un banc de consultation externe ou dans sa voiture.
  • Comme il ne savait jamais quand il pourrait rentrer, il gardait dans le coffre de sa voiture un sac de couchage, des affaires de toilette et des vêtements.
  • Chaque jour, les urgences bouleversaient ses plans. Lorsqu’il était de garde, il ne pouvait même pas être certain de ce qui se passerait dans l’heure suivante.
  • Réduire sa charge de travail n’est pas chose facile. S’il travaille moins, qui couvrira l’hôpital ? Si l’hôpital n’embauche pas d’autres médecins, on ne peut pas laisser les patients sans prise en charge. Il reconnaît qu’il existe un devoir d’assurer les gardes.
2. La perte de soutien
  • Sa journée commence à 6 h. Elle débute par des alertes e-mail sur le nombre de résumés de sortie non rédigés et sur les modules informatiques à compléter (lavage des mains, protection des données personnelles, manutention des patients, etc.).
  • À 7 h commence la visite. Il voit 15 à 20 patients et doit remplir divers formulaires de transfert, certificats, ordonnances, etc. Le tout via un système médical électronique peu pratique, avec des temps de connexion interminables.
  • À 8 h commencent des opérations surchargées. 7 interventions sont programmées. Il n’a aucun pouvoir de décision ni sur l’ordre opératoire ni sur le choix des patients.
  • Le premier patient n’est pas prêt à être admis. Un patient diabétique est en hypoglycémie. Un nourrisson est difficile. Un enfant autiste s’enfuit. L’interprète n’est pas arrivé. Impossible de se connecter à l’ordinateur. Le mot de passe a expiré.
  • Le service de programmation de l’hôpital estime, sur la base du temps moyen enregistré dans l’ordinateur, que chaque amygdalectomie prend 14 minutes. Le chronomètre démarre au début de l’intervention et s’arrête lorsque le curetage est terminé.
  • Sans tenir compte du temps d’interprétation, du temps pré-anesthésique ou du transfert en ICU, les opérations prennent du retard. La cadre infirmière le presse de terminer à l’heure. Chaque cas a bien duré environ 14 minutes, mais l’équipe a accumulé du retard pour des raisons cliniques externes.
  • Il reçoit 12 appels des urgences, de médecins généralistes et d’autres services. Désormais, 3 patients attendent aux urgences et 1 autre est en cours de transfert depuis un autre hôpital. Lorsqu’il arrive en retard à la consultation de l’après-midi, les infirmières se plaignent. Tout en répondant au téléphone, il voit 8 à 10 patients.
  • Même lorsqu’il essaie de discuter avec un patient d’une intervention complexe, il est sans cesse interrompu par le téléphone et les tâches administratives. Il court ensuite au bloc pour une chirurgie d’urgence. Fatigué, frustré et l’esprit encombré par tout ce qu’il a à faire, il se trouve dans un état propice à l’échec.
  • Il enchaîne avec la visite de l’après-midi, davantage d’avis spécialisés, des admissions supplémentaires, puis dicte des lettres. Pendant une garde de 24 heures, il reçoit plus de 70 appels. À 18 h, il est totalement épuisé.
  • Il prend des chips et du ginger beer, puis commence la paperasse qu’il voulait terminer. Il relit les notes de cas des jours à venir. Il rentre chez lui vers 19 ou 20 h, dîne et couche les enfants.
  • En pleine nuit, il est rappelé à l’hôpital pour une chirurgie d’urgence. Il revient juste après minuit et se rendort. Entre minuit et 6 h du matin, il est rappelé 4 fois de plus.
  • À 6 h du matin, tout recommence.
3. La perte de sens
  • Le stress physique et émotionnel reste relativement gérable. L’intensité du travail et le défi intellectuel lui apportent une grande satisfaction personnelle.
  • Il est parfois émotionnellement secoué en prenant en charge des patients atteints d’un cancer en fin de vie, des catastrophes aiguës des voies respiratoires ou des enfants gravement malades et complexes, mais il tient bon.
  • Ce qui lui cause la plus grande souffrance, c’est la pression administrative incessante qui lui retire toute relation clinique significative avec les patients. Beaucoup de jeunes médecins semblent vivre la même chose.
  • La médecine était une quête porteuse de sens ; elle est devenue aujourd’hui une industrie épuisante. La joie, le but et le sens ont été standardisés, aseptisés, protocolisés, industrialisés et réglementés.
  • Les médecins ne sont plus liés à une vocation noble, mais enchaînés à l’efficacité, à la productivité et aux indicateurs clés de performance.
  • Ils n’ont presque plus leur mot à dire sur l’organisation des listes opératoires ou des consultations. Même le pouvoir de fixer l’ordre des interventions a été retiré aux chirurgiens.
  • Ce qu’il souhaite faire — opérer et soigner les patients — est mesuré, consigné et benchmarké. Les créneaux de consultation sont surchargés pour atteindre des objectifs chiffrés. La paperasse par patient augmente chaque année.
  • Des services non cliniques lui disent quoi faire et comment le faire. Leur bannière : « amélioration de la rentabilité et de la productivité ».
  • Il est entré en médecine en acceptant de nombreux sacrifices pour les patients. Aujourd’hui, dans la médecine moderne, le médecin n’est plus qu’un produit parmi d’autres au sein d’une industrie complexe.
  • Il ne s’agit plus des patients, mais de l’activité économique de l’hôpital. Responsable de la satisfaction patient, responsable de l’utilisation du bloc opératoire, coordinateur des flux de patients : tout cela relève de fonctions commerciales.

L’avis de GN⁺

  • Le métier de médecin comporte en lui-même des difficultés et du stress, mais il semble que ces problèmes s’aggravent lorsqu’ils sont structurés à l’intérieur d’une organisation comme l’hôpital. On voit un point de friction entre la logique des directions hospitalières, qui cherchent à accroître l’efficacité du service de santé, et celle des médecins, qui veulent donner le meilleur d’eux-mêmes pour les patients.

  • Il est important que les médecins fassent des efforts et des sacrifices pour les patients comme pour leur propre satisfaction au travail, mais il semble aussi nécessaire d’agir pour améliorer les problèmes du système de santé dans son ensemble. Des organisations professionnelles comme les associations médicales, ainsi que la société civile, devraient faire entendre leur voix et chercher ensemble des alternatives.

  • Au-delà de l’attitude ou de la posture du médecin face au patient, il est tout aussi important d’améliorer l’attitude de l’hôpital et de la société envers les médecins. Ils ne doivent pas être considérés comme des « Superman » capables de travailler sans limite, mais comme des professionnels qui ont besoin de repos et de protection.

  • En cas de problème comme un accident médical, il faut éviter de faire peser une responsabilité excessive sur le seul médecin. Il est nécessaire d’analyser les causes profondes au niveau du système et de chercher à les corriger. Reporter la faute sur le médecin ne fait qu’aggraver des effets pervers comme la médecine défensive.

  • Il semble nécessaire de mettre en place des dispositifs de conseil permettant aux médecins de demander de l’aide sans hésiter lorsqu’ils traversent des difficultés psychologiques, ainsi que des systèmes garantissant le repos. Les médecins sont aussi des êtres humains et ont droit à une protection en matière de santé mentale.

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GN⁺ 2024-04-14
Avis Hacker News
  • Les problèmes liés à la limitation du nombre de médecins et à une charge de travail excessive sont pointés du doigt. Au Royaume-Uni, le nombre d’étudiants en médecine est plafonné, si bien que d’excellents candidats souhaitant devenir médecins finissent parfois par devenir scientifiques. Il serait souhaitable d’augmenter le nombre de médecins afin de réduire l’intensité du travail.

  • La dégradation des conditions de travail dans le secteur médical semble être un problème mondial. On observe des phénomènes similaires dans plusieurs pays, notamment l’Australie, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Inde. À l’inverse, dans l’aviation, des mesures comme la limitation du temps de travail sont mises en place pour prévenir les accidents liés à la fatigue.

  • La pénurie de médecins est aussi attribuée à des problèmes de management hospitalier. La structure en place laisse peu de marge aux médecins pour ajuster eux-mêmes leur charge de travail. Dès les études de médecine, ils sont formés à s’adapter à un environnement très stressant, ce qui rend difficile le refus d’une surcharge de travail.

  • Une « culture du héros » est omniprésente dans le milieu médical. Se consacrer entièrement au travail est perçu comme une vertu, tandis que l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée est considéré comme l’affaire des plus faibles. Paradoxalement, une atmosphère dure s’installe même parmi ceux qui sont censés aider les autres.

  • Le poids des tâches administratives constitue également une source de stress importante pour les médecins. Parmi les problèmes cités figurent l’usage de systèmes EMR anciens et des temps de consultation limités. Les technologies d’IA commencent à être introduites dans le domaine médical, mais leur utilité réelle reste incertaine.

  • Les jeunes générations de médecins tendent à refuser les charges de travail excessives. Cette tendance est considérée, notamment au Canada, comme l’une des causes de la pénurie de médecins.

  • En Australie, les cas d’abus du système de santé attirent l’attention. Cela devient un facteur de désillusion pour les jeunes médecins idéalistes. Les autorités de régulation doivent donc relever un double défi : écarter les mauvais praticiens sans briser l’engagement des médecins de bonne foi.